• Éditions Beya
  • volume n°10
  • 16 x 23 cm
  • 460 pages
  • ISBN : 978-2-9600575-3-12
  • couverture cartonnée cousue
  • illustrations en noir et blanc : 108; en couleur : 10
  • parution : novembre 2009

Emmanuel d'Hooghvorst

LE FIL DE PÉNÉLOPE - tome I

Illustrations de Bruno del Marmol

Présentation

Les Éditions Beya ont l’honneur de présenter à leurs lecteurs la réédition du premier tome du Fil de Pénélope, d’Emmanuel d’Hooghvorst. Cette nouvelle édition a été revue, corrigée, et augmentée de plus de cinquante pages. En outre, elle a été enrichie d’un nouveau chapitre intitulé « Les aphorismes du Nouveau-Monde », le dernier écrit que l’auteur laissa peu avant de quitter ce monde. Il constitue la forme la plus condensée de sa pensée.

Le Fil de Pénélope, ou « la clef les fables », est le recueil hermétique des Temps Nouveaux.

L’auteur y met en évidence la trame dont sont tissés des textes apparemment disparates et éloignés. Il commente les Contes de Perrault et l’Odyssée, la cabale judaïque et l’Énéide, les Tarots et l’alchymie, La Divine Comédie et le Quichotte, le mythe du Roi Midas et Le Message Retrouvé, la légende d’Isis et Osiris et les Écritures saintes.

Emmanuel d’Hooghvorst y voit l’identique message prophétique d’Hermès, exprimé diversement, selon les endroits et les époques, par les maîtres de la Parole. Tous disent à quoi la chose ressemble, selon la formule habituelle des rabbins cabalistes, car ils ne parlent jamais que par allusion. C’est toujours cet identique message d’Hermès que, depuis les origines, les Maîtres de la grande famille de la Gnose de l’Homme se sont transmis et ont révélé à l’humanité exilée.

Telle a été la quête patiente de l’auteur, savant érudit en Lettres Anciennes, scrutant les mots des Écritures Saintes et Sages comme autant de coffrets scellés, et guidé, comme par un puissant aimant, par son amour de Dieu et de ses semblables. En a-t-il retrouvé la clef magique qui dévoile le secret de l’Homme enseveli ? Car c’est bien du mystère de la Nature et de l’Homme dont il s’agit concrètement, et non d’une érudition extérieure et spéculative.

Nous devons à Emmanuel d’Hooghvorst (Bruxelles, 1914 - 1999) d’avoir eu le flair de remarquer, grâce à une critique de René Guénon parue dans les Études traditionnelles, l’authenticité du Message Retrouvé de Louis Cattiaux, publié en 1946.

Les écrits d’Emmanuel d’Hooghvorst, que nous offrons à la méditation des amoureux de la Sainte Parole, en sont un commentaire éclairé.

Louis Cattiaux écrivait dans Le Message Retrouvé : « Nous avons recueilli les dons du ciel et nous les offrons gratuitement à tous ». Cette phrase semble pouvoir s’appliquer au précieux recueil que le lecteur tient entre ses mains. À lui à son tour d’en retrouver la trace authentique, guidé par le parfum de la Rose chymique.

 

Table des matières

Préface de Charles d’Hooghvorst 

LE FIL DE PÉNÉLOPE

Le fil de Pénélope I 
Le fil de Pénélope II 
Le fil de Pénélope III 
Le fil de Pénélope IV 
Le fil de Pénélope V 
Le fil de Pénélope VI 
Le fil de Pénélope VII 

Chromis et Mnasylus in antro... 
Virgile alchymiste 
Le roi Midas 
Méduse et l’intellect 
Mourir sage et vivre fou 

Le maître chat ou le chat botté 
Riquet à la houppe 
La barbe-bleue 
Peau d’âne 

Les tarots I 
Les tarots II

Ecce homo 
La cabale 
Introduction aux « histoires juives » 
Histoire juive I 
Histoire juive II 
Histoire juive III 
Histoire juive IV 
Histoire juive V 
Histoire juive VI 
Histoire juive VII 
Histoire juive VIII 
Histoire juive IX 
Histoire juive X 
Histoire juive XI 

Sur l’âne-philosophe 
Le dédale 
Le fil d’Ariane 
Le grand Pan est mort ! 
À ceux qui, dans l’Église, osent nier et dénoncer la gnose 
Jésus chez les musulmans 

« Refais la boue et cuis-la » 
Réflexions sur l’or des alchymistes 
À propos de la Turba philosophorum 

APHORISMES DU NOUVEAU-MONDE
 
Index des citations bibliques 
Index des principales citations classiques, rabbiniques et autres 
Index général  

Recension(s)

Le Fil de Pénélope[1]

Un support intéressant pour les ateliers philo, avec diverses interprétations proposées

 

Stéphane Feye, stephane.feye(at)belgacom.net  

 

Revue Internationale de Didactique de la Philosophie, Diotime Avril 2018.

www.educrevues.fr/DIOTIME/AffichageDocument.aspx?iddoc=111768 

 

La vérité se cache sous le voile des fables et des paraboles, il faut un esprit très droit et très pénétrant pour la découvrir, comme il faut un œil bien exercé pour reconnaître le diamant sous l'enveloppe qui le protège[2].

 

I) Introduction

Le Fil de Pénélope, tel est le titre d'un ouvrage surprenant publié pour la première fois en 1996 sans grand bruit, mais réédité par les Éditions Beya en 2009[3]. Son auteur, le philosophe belge Emmanuel d'Hooghvorst, y commente non seulement sept passages célèbres de l'Odyssée, mais aussi des contes d'enfants, l'Énéide de Virgile, des textes de la cabale juive, etc.

Ce qui est nouveau dans cette démarche, c'est l'audace de reprendre le fil d'un courant traditionnel mais tari de nos jours. En effet, contrairement à la mode actuelle qui consiste à forcer l'analyse de ces textes en tentant vainement de les détricoter (ce qui les éloigne l'un de l'autre et suscite une concurrence infinie non seulement entre leurs auteurs, mais aussi entre les différents commentateurs), le postulat est ici, à l'inverse, d'y contempler et d'en démontrer le fil conducteur attesté par une expérience sensible.

Ceux qui liront ce livre seront donc d'abord étonnés, voire ébranlés dans leurs préjugés modernistes. Mais quoi qu'il en soit, il leur faudra reconnaître qu'on ne pouvait mieux choisir le thème et le titre de l'entreprise : telle est bien l'activité nocturne et secrète de la célèbre Pénélope homérique. C'est elle, et elle seule qui résout l'énigme du texte. On ne la violente pas !

Rappelons en effet qu'un texte est étymologiquement un tissu, du latin texere, tisser. Deux choses y sont requises : la trame et la chaîne. Si cette dernière est stable, consistant en une longueur indéfinie tendue entre deux rouleaux, la première consiste dans le va-et-vient du fil par la navette dans une largeur définie, introduisant le dessin et la couleur, sans compter la qualité : soie, coton, laine, etc. L'intrication de la trame et de la chaîne ourdit et scelle l'union entre la droite et la gauche, le haut et le bas, mais, telle la croix de Lothaire, le tissu (et donc le texte) a aussi un endroit et un envers. Question de profondeur ! Cette répartition entre sens dextre et sinistre de toute écriture inspirée était bien connue des Anciens. Qu'il suffise de rappeler, par exemple, le fameux Y des Pythagoriciens signifiant le double sens de la lettre : la large voie de gauche où la foule se perd, et celle de droite, effilée, où l'élu se sauve.

La mythologie passionne les étudiants de tous âges, cela ne fait pas l'ombre d'un doute ; les professeurs le savent, qui y puisent souvent des ressources innombrables pour exciter l'intérêt de leurs jeunes ouailles. D'où vient cette passion ? Si le premier sens de ces récits est souvent captivant, il n'est pourtant jamais le seul que l'on puisse y lire. L'intérêt des élèves serait-il dû à cette pluralité des sens ? Et si la mythologie nous contait notre propre mystère ?

 

II) L'histoire

Au deuxième chant de l'Odyssée[4] nous est exposé ce beau mythe de PENELOPE et de son FIL.

"Sur cette immense toile, elle passait les jours,

La nuit elle venait aux torches les défaire"[5].

Rappelons les grandes lignes de l'affaire : tandis que le héros Ulysse, parti quelque vingt ans auparavant combattre les Troyens, est retenu prisonnier sur l'île de la nymphe Calypso, son épouse Pénélope languit à Ithaque, en proie aux avances incessantes de nombreux prétendants. Ceux-ci, non contents de festoyer jour et nuit dans le palais d'Ulysse et de dévorer son bien en festins, pressent Pénélope d'épouser l'un d'entre eux.

Celle-ci, pour retarder ce moment funeste, a imaginé une ruse subtile : elle a promis de céder à leurs pressions dès qu'elle aurait terminé de tisser le linceul de Laërte, père d'Ulysse. Or, alors qu'elle tissait le jour, elle défaisait son travail la nuit, en secret.

Le dénouement de l'histoire est bien connu : Ulysse, finalement libéré par Calypso et après un voyage long et riche d'aventures, rentre dans sa ville sous l'aspect d'un mendiant, et massacre tous les prétendants de ses flèches.

Depuis presque trois millénaires, cette fable fascine les générations d'hellénistes studieux et de lecteurs curieux. Cependant, si de nos jours, l’Odyssée (quand elle est encore lue !) n'est souvent perçue que comme une "belle histoire", comme un chef d'œuvre littéraire inégalable, il faut savoir qu'il n'en fut pas toujours ainsi.

Emmanuel d'Hooghvorst résume admirablement la question :

"La profondeur inquiète et dérange les esprits superficiels et médiocres. Le rationalisme les rassure. La simple beauté littéraire d'autre part n'est qu'un reflet dans l'écorce : s'en contente qui veut."[6].

Il avait déjà dit auparavant :

"Ignore-t-on [...] que l’Iliade et l’Odyssée étaient la Bible des Grecs ?[7] Le code de leur savoir et de leur vérité ? Cette Bible ne contenait-elle que des histoires sans fondement ? À qui le ferait-on croire ? Ces poèmes auraient-ils traversé des millénaires pour venir nous raconter des histoires enfantines ? Contemporain de ces Égyptiens hiératiques dont toute la civilisation était tendue vers le mystère de la régénération, cent ans après Hiram et Salomon, l'auteur de l'Odyssée n'avait à dire que des futilités ?"[8].

Et de fait : depuis l'Antiquité, cette histoire - de même que chaque mot et chaque détail des mythes que racontent les poèmes homériques - fut l'objet de nombreux commentaires et de diverses interprétations. Nous en relaterons ici quelques-unes qui nous ont paru intéressantes.

 

II) Les interprétations

A) Citons d'abord l'interprétation du grand Eustathe, archevêque de Thessalonique au XIIe siècle de notre ère. Cet érudit incontournable a écrit des milliers de pages en commentant tout Homère vers par vers, et en reprenant tout ce qui s'était déjà dit depuis des siècles sur la question :

"L'interprétation, plus subtile, identifie Pénélope [...] à la philosophie, et la trame qu'elle tisse à l'accumulation successive des prémisses que proposent les philosophes. De ces prémisses se tissent et naissent des combinaisons entrelacées de syllogismes. Par le déliement (ἀνάλυσις) de cette trame, qui se fait "sous contrainte", on sous-entend la solution des syllogismes qui s'entrelacent nécessairement, solution que les philosophes appellent ἀνάλυσις. Cette solution, les prétendants de Pénélope ne l'entendent pas, parce qu'ils sont luxurieux et épais, voire incapables de trouver d'eux-mêmes quelque subtilité que ce soit. Cette œuvre, en effet, est véritablement divine. C'est pourquoi Pénélope dira quelque part dans la suite qu'un Dieu lui a inspiré l'affaire de cette trame[9]. [...] Cette femme, qui s'épuise dans la pratique de ce tissage philosophique et qui aime y consacrer ses efforts, pourrait représenter la méthode syllogistique qui mène à la solution. Cependant, ceux qui sont dépourvus de méthode et qui n'ont que faire de ce tissage, font rapidement cesser l'œuvre philosophique. [...] En ce moment même, ô lecteur, tu ignores si nous avons bien interprété le récit de la trame, car tu te trouves encore devant la porte d'entrée. Mais quand tu auras été inscrit, toi aussi, sur la liste des prétendants de la Pénélope philosophique, tu feras grand cas de cette trame. Pénélope, c'est-à-dire la philosophie, allumera pour toi, discrètement et secrètement, les "torches" de la gnose (γνῶσις) et te fera entrevoir la solution (ἀνάλυσις) de cette trame. Alors, tu reconnaîtras que cette interprétation que nous avons tissée en sa compagnie, est la bonne."[10]

Un peu plus haut, Eustathe avait expliqué que le nom de Pénélope, en grec Πηνελόπεια, viendrait de πένεσθαι et λόπος, parce qu'elle "peine pour son tissu" ; ou encore de πηνίον ἑλε ῖν, parce qu'elle "saisit la trame"[11].

B) Le commentaire de Christophe Contoléon, récemment redécouvert et traduit par Hans van Kasteel dans ses Questions homériques, nous a lui aussi semblé digne du plus grand intérêt. Près de trois siècles après son compatriote Eustathe, voici ce qu'il dit d'Ulysse et de Pénélope :

"[...] celui qui s'est habitué à guerroyer et à vaincre l'effroi, celui-là est capable de vaincre aussi ce qui trouble davantage le raisonnement et de regagner Pénélope, c'est-à-dire la béatitude surnaturelle. Pénélope (Πηνελόπη) représente celle qui a pris (λαβοῦσα) les fils (πήνας) des destins, c'est-à-dire la trame conforme à la nature et à l'ordre qu'elle a filé, et qui ne veut pas s'y soumettre, car elle est supérieure à la nature ; c'est pourquoi le poète représente par elle les activités surnaturelles."[12]

C) Emmanuel d'Hooghvorst, lui, se contente de dire :

"C'est l'épouse fidèle attendant au manoir, celle-qui-voit-la-trame; tel nom convient bien à cette tisserande à rebours. Elle est assaillie des assiduités des prétendants, ces chimistes sans généalogie, installés dans la maison dont ils dissipent les richesses en banquets perpétuels ; ces chimistes vulgaires pillent la maison de Nature, dans leur avidité aveugle. Pénélope à ces rustres ne se prête, et de son art exquis n'hérite qu'un mari.

Ne pouvant se débarrasser de ces importuns, elle trompe leur attente : "Je prendrai mari, leur dit-elle, lorsque j'en aurai fini de tisser le linceul du vieux Laërte mon beau-père". Laërte, dont le nom signifie "l'assembleur des peuples", est bien cet Art ancien, perdu et oublié.

[...] La tisserande donne ici la clef de son art : "La nuit, dit-elle, je défais ce travail du jour". Que désigne le jour ? Le temps dévorant toute sève et tarissant la vie. En nocturne chymie[13] de Pénélope se découd le linceul fatal de l'Art enseveli, réanimant alors son soleil, et voilà l'attente d'un doux mari revenu en paix."[14]

D) Une autre explication, qui semble un peu différente des précédentes, est celle de Dom A.-J. Pernety, bénédictin médecin et alchimiste du XVIIIe siècle, dans son Dictionnaire mytho-hermétique :

"L'histoire de Pénélope est le portrait des opérations des mauvais Artistes, qui ne suivent pas la véritable voie qui conduit à la perfection de l'œuvre, et qui détruisent le soir les opérations du matin. Ulysse est le modèle des bons artistes, qui détruisent à leur arrivée les opérations et les procédés mal concertés des mauvais Artistes. L'Odyssée d'Homère est l'exposé des erreurs où ils tombent à chaque pas qu'ils font ; et l'Iliade [...] est la description de la conduite qu'il faut tenir comme Ulysse, pour parvenir au but que se propose un véritable Philosophe."[15]

Ainsi donc, depuis toujours, la toile de Pénélope concerne bien le texte même, et qui plus est, le texte de la philosophie. On s'est habitué, à tort, à définir cette dernière comme étant "l'amour de la sagesse". Mais dans ce cas, on dirait plutôt : "sophophilie", selon l'usage le plus courant de placer d'abord le génitif. La philosophie est en réalité une expérimentation manuelle (radical SOPH) de l'art des philtres, c'est-à-dire la connaissance d'un sel qui est un lien d'amour universel. Dès qu'on l'a goûté, on devient sage (du latin sapere, goûter)[16].

 

III) Interprétations modernes

Comparons maintenant ces commentaires hermétiques, c'est-à-dire de la tradition fondamentale d'Hermès[17], avec ce que nous offre notre époque, où l'on voit apparaître diverses tentatives d'interprétation, dans des domaines aussi variés et inattendus que la psychanalyse ou la politique[18].

A) Voici un extrait, tiré d'un article de la professeur et psychanalyste argentine Sabsay Foks Gilda :

"Comment vois-je le mythe homérique de l’Odyssée ? Il ne s'agit pas de la même problématique que dans le mythe d'Œdipe. [...] Dans le mythe de L'Odyssée, nous voyons la guérison. Le désir du fils de retrouver son père, Télémaque à la recherche d'Ulysse, est l'équivalent du patient se présentant chez le psychanalyste. Tout le parcours fantasmatique, douloureux, parfois insupportable, parfois excitant de la cure représente une plongée dans les contenus de l'inconscient. Ce processus est soutenu par le désir mutuel d'une rencontre - sous réserve de ne pas confondre la place ni la position de l'analyste avec la personne de l'analyste.

Télémaque est le fils d'Ulysse et de Pénélope, il n'est ni l'ami, ni le fiancé, ni le mari de Pénélope. Pourtant, en l'absence de son père, il doit en même temps trouver sa place auprès des femmes, avec qui il vit, et lutter contre les prétendants de sa mère que d'un autre côté il n'est pas sans désirer. Seul le retour d'Ulysse peut remettre chacun à sa place. Ulysse, que je compare au psychanalyste, représente le père recherché, accepté et reconnu après les réajustements, le changement de signification du père contre qui on a lutté. Ce processus survient surtout lors de la jeunesse, et c'est ce qui se passe avec Télémaque au retour d'Ulysse. Télémaque sortant de l'adolescence reprend sa place de fils, Pénélope celle de mère et épouse, et Ulysse son rôle de père et mari."[19]

B) Nous ne pouvons nous empêcher de constater ici la perte flagrante du fil conducteur de Pénélope. Certes, affirmer cela suscitera bien des oppositions, car rejoindre notre position et l'adopter entraîne de facto l'abandon de toute une littérature bien installée mais devenue aussi évanescente que ne le sont devenus les prétendants de Pénélope après le retour d'Ulysse. Mais cela aussi, Emmanuel d'Hooghvorst l'avait prévu :

"Notre façon de lire ces contes ne sera pas admise facilement, nous nous en doutons bien, mais n'est-ce pas le sort de toute hypothèse nouvelle ? Elle heurte d'abord les idées reçues, bouscule les préjugés et trouble les esprits, mais si l'hypothèse est juste, elle finira par s'imposer à l'esprit des curieux."[20]

 

Conclusion

Alors voilà : ou bien Homère, qui n'est plus là pour se défendre, a pensé et parlé d'une manière suffisamment confuse pour que chacun puisse le commenter à sa guise et selon sa fantaisie, ou bien il a expérimenté la science par excellence, celle qu'on ne peut que re-voiler, c'est-à-dire ré-véler, au sens précis du terme. Ces deux hypothèses se combattent actuellement, puisque Le Fil de Pénélope d'Emmanuel d'Hooghvorst apparaît sur la scène, non en nombre, mais en force.

Les prétendants (à la philosophie, comme nous l'avons dit) peuvent, évidemment, compter sur leur nombre, ignorer sa présence, et refuser de le lire ou même d'y jeter un regard. Leur calcul cependant leur sera fatal, comme ces rustres, qui ne percevant pas l'arrivée de Pallas, continuent à jouer aux jetons, et passent, pour leur plus grand malheur, à côté de la réalité sans la voir[21].

Quoi qu'il en soit, au dire d'Eustathe, le mot : "ἄειδε (chante)", qui est le deuxième mot de l'Iliade ("chante, déesse, la colère d'Achille...") provient d'un alpha prosthétique et de εἴδω (connaître), car les poètes-aèdes étaient censés tout savoir et connaître[22].

Cette science infuse se transmet de bouche à oreille, le disciple qui en est enceint devenant finalement comme le maître. Ce disciple initié combat en vue d'un but lointain, ce qui est, bien évidemment, la signification du nom de Télémaque, fils d'Ulysse l'irrité et de la tisserande Pénélope.

En notre temps où les études gréco-latines disparaissent de cet Occident qui a tant brillé sur le monde, Le Fil de Pénélope d'Emmanuel d'Hooghvorst mérite tout au moins d'être testé, pesé et critiqué. Si la trame était réellement retrouvée, quel bonheur ce serait pour les étudiants auxquels on a trop souvent l'habitude de fournir, pour leur nourriture, de la paille sans grain !

Que tous les professeurs s'attellent donc à sa lecture et ne ménagent ni les réflexions ni les examens de la chose ! Si un seul parmi eux, inspiré par la Nuit, nourrice universelle, trouvait la SOLUTION de l'énigme, tout refleurirait, l'Âge d'Or serait bien proche, et seraient abandonnés tous les travaux inutiles de l'âge de fer.

À quand le retour d'Ulysse aux mille tropes cachant tout le secret de l'homme ?

Les ignorants séparent brutalement ce que le sage dénoue avec patience[23].

 


[1] Article paru dans le numéro 76 de la Revue Internationale de Didactique de la Philosophie, Diotime : www.educ-revues.fr/DIOTIME/AffichageDocument.aspx?iddoc=111768

[2] "Le Message Retrouvé", III, 17, dans Louis Cattiaux, Art et hermétisme [Œuvres complètes], Beya, Grez-Doiceau, 2005, p. 55.

[3] Emmanuel d'Hooghvorst, Le Fil de Pénélope, tome I, Beya, Grez-Doiceau, 2009.

[4] Odyssée, chant II, vers 93 à 110.

[5]  Ibid., II, 104 et 105.

[6]  Emmanuel d'Hooghvorst, op. cit., p. 33.

[7]  L'expression est de Clément d'Alexandrie.

[8]  Emmanuel d'Hooghvorst, op. cit., p. 11.

[9]  Odyssée, XIX, 138.

[10]  Eustathe de Thessalonique, Commentaires sur l'Odyssée, cités dans Hans van Kasteel, Questions Homériques, « Physique et métaphysique chez Homère », Grez-Doiceau, Beya, 2012, pp. 602-603.

[11] Id., p. 599.

[12] Christophe Contoléon, « Sur le prologue de l'Odyssée » dans Hans van Kasteel, op.cit., p. 764.

[13] Ici l'auteur écrit le mot chymie avec son ancienne graphie. Cette alchymie, en effet, comporte le sens ambigu de la lettre Y, par opposition à la chimie vulgaire.

[14]  Emmanuel d'Hooghvorst, op. cit., p. 7.

[15]  A.-J. Pernety, Dictionnaire mytho-hermétique (1758), Milano, Archè, 1980, pp. 371-372.

[16] On trouvera tout cela dans un curieux traité anonyme (on sait maintenant, en réalité, que l'auteur en serait un certain Bebescourt) paru en français à Londres un peu avant la révolution française : Les Mystères du Christianisme approfondis radicalement et reconnus physiquement vrais (sans nom d'éditeur), Londres 1775, pp. 48 et suiv.

[17] Herma signifie fondement...

[18] Cf. par exemple "J'ai l'intention de voter pour François Hollande", interview de Martin Hirsch par le journal Le Monde (16 avril 2012), où l'ancien Haut-commissaire au sein du gouvernement Fillon met en garde contre le "détricotage" du RSA, créé par ce même gouvernement.

[19] Gilda, Sabsay Foks, "Ulysse et Télémaque, une histoire psychanalytique", dans Che vuoi ?,2007/1 (N° 27), pp. 79-86.

[20] Emmanuel d'Hooghvorst, op. cit., p. 189.

[21]  Cf. Odyssée, I, 96 et ss.

[22] EUSTATHII Arch. Tessal. Commentarii ad Homeri Iliadem... tome I, Lugduni Batavorum, Brill, 1971, p. 15.

[23] "Le Message Retrouvé", XX, 63', dans Louis Cattiaux, Art et hermétisme [Oeuvres complètes], Beya, Grez-Doiceau, 2005, p. 238.

 

La splendide alchimie  d'Emmanuel d’Hooghvorst

Le Monde des Religions, 14 mars 2014

Mohammed TALEB


Nous n'avons jamais rencontré le belge Emmanuel d’Hooghvorst (1914-1999). Nous ne savons rien directement de sa vie, mis à part ce que nous pouvons tirer du témoignage de ses proches et amis. Tous disent qu'un basculement eut lieu quand il rencontra le peintre Louis Cattiaux, l'auteur du Message Retrouvé. Il restera en rapport étroit avec lui jusqu’à sa mort en 1953. Emmanuel d’Hooghvorst s'est littéralement plongé, à partir de là, dans les études spirituelles et traditionnelles. Outre les humanités gréco-latines, et la philosophie étudiée à l’Université de Louvain, il s'est mis en tête d'apprendre les langues sémitiques, comme l’hébreu, l’araméen et l’arabe. « Sa fécondité littéraire commence à se manifester surtout à partir des années 1977, période durant laquelle apparaissent des nombreux articles dans La Tourbe des Philosophes et dans la revue belge Le Fil d’Ariane ». Ces articles ont été regroupés et édités une première fois en 1996 par la Table d’Émeraude. En 2009, les éditions Beya prennent l'initiative de les republier. Cette nouvelle édition (qui porte le numéro 10 de la collection) du tome premier a été revue, corrigée et augmentée de plus de cinquante pages. Par ailleurs, elle contient « Les aphorismes du Nouveau-Monde », qui est le dernier texte d'Emmanuel d’Hooghvorst avant sa disparition. Plusieurs personnes ont contribué à la réussite de cette publication, comme Jean-Christophe Lohest et son épouse, Raimon Arola, et Stéphane Feye. Son frère Charles d'Hooghvorst, dans la préface qu'il a rédigée pour ce tome 1 du Fil de Pénélope, écrit ceci : « La Tradition unique ne déçoit pas ses amants studieux. Telle a été la quête patiente du Baron d’Hooghvorst, savant érudit en Lettres Anciennes, scrutant les mots des Écritures Saintes et Sages comme autant de coffrets scellés. En a-t-il retrouvé la clef magique qui dévoile le secret de l’Homme enseveli ? Car c’est bien du mystère de la Nature et de l’Homme qu’il s’agit concrètement, et non d’une érudition extérieure et spéculative » (p. X)

Il n'est pas possible dans les limites de cet article de présenter les divers textes qui constituent ensemble Le Fil de Pénélope. Nous avons choisi, librement, d'évoquer quelques-uns de ses thèmes. Tout d'abord, le plus important : l'alchimie. On peut même dire que la tradition alchimique (et avec elle le courant de l'hermétisme) est la matière dont Le Fil de Pénélope est tissé. En fait, plus qu'un thème parmi d'autres, il convient donc de parler de l'alchimie comme d'un axe structurant, d'une orientation axiale. Dans un texte consacré à la dimension alchimique du poète latin Virgile, Emmanuel d’Hooghvorst écrit ces lignes superbes :

« L’art ajoute à la nature ce qui lui manquait pour atteindre la perfection de sa création. Il nie donc l’évolution nécessaire, dernier dogme auquel notre monde croit encore : l’espoir sans fin occultant l’art ancien (…) Le verrier par exemple, transformera les cendres en verre qui est le terme de leur perfection. (p.101) »

Dans un second temps, il précise quelle est la nature de cet art capable de conduire la nature à sa perfection :

« Parmi toutes les formes d’art, la poésie est, certes, la plus digne d’admiration ici-bas, puisqu’elle a pour matière la plus noble fonction humaine : la parole. La poésie, la vraie, se confond avec la prophétie. Les Anciens ne doutaient pas que les poètes ne fussent possédés d’un être divin, la Muse. Sans Muse, pas de poète. Les termes cadencés du dire poétique étaient ceux d’un dieu incarné. Le dieu de la poésie était Apollon lui-même, chef du choeur des Muses et source de toute prophétie ou mantique :
Jupiter est genitor : per me, quod eritque fuitque, Estque, patet : per me concordant carmina nervis Jupiter m’a engendré. Par moi ce qui sera et qui fut et qui est se manifeste, par moi s’harmonisent les chants et les cordes [de la lyre].

Mais cette poésie annonce un art plus noble encore, ne trouvant sa justification qu’en lui-même dans la gratuité d’un éternel repos : c’est la fête où le roi pubère s’amuse et rit en son Olympe, c’est le Grand Art auquel aspirent, par les opérations du Grand OEuvre, les sages chymistes : si nous écrivons ce mot avec un Y biscornu, n’est-ce pas de cette corne que Virgile, notre divin poète, tint son savoir et son art ? (p. 102) »

Virgile (Tableau du XVe s.).

Tout Le Fil de Pénélope est dédié à ce Grand Art, à cette poésie de la Nature vivante, à ce cosmos divin que les Alchimistes reconnaissaient dans les profondeurs à la fois de l'humain et de la matière. Notre auteur n'appelle donc pas à une lecture psychologisante. Il écrit même, d'une façon audacieuse :

« L’alchymie n’est pas une recette. C’est une école philosophique n’admettant que l’expérience sensible comme critère de vérité. L’alchymiste veut toucher pour savoir. Que cette expérience soit de nature secrète, n’enlève rien au caractère sensualiste d’une telle philosophie, la plus ancienne et la plus matérialiste du monde ; la plus ancienne en effet, car il a toujours été impossible d’en déterminer les origines historiques ; la plus matérialiste, aussi, car elle ne se fonde que sur le témoignage des sens. C’est un enseignement énigmatique, sans doute, mais qui n’a jamais varié au cours de l’histoire. L’unanimité de tous les maîtres nous paraît la preuve d’une expérience commune. (p. 389)»

Il y a, dans la tradition alchimique, des correspondances subtiles entre la Nature vivante, les Arts, et notamment la Poésie, mais aussi la musique (cf. le symbolisme de la lyre), les opérations du Grand OEuvre, et, bien évidemment, les processus intérieurs par lesquels la personne humaine passe pour faire advenir en elle cette figure de majesté que les humanistes néoplatoniciens de la Renaissance nommaient l'homo universalis (appelé aussi, dans le contexte de l'islam, l'insan al-kamil, l'homme total ou parfait)...

Le mérite d'Emmanuel d’Hooghvorst, et sa contribution spécifique, est de nous parler de ces correspondances en nous proposant une fantastique exploration du patrimoine littéraire et spirituel de plusieurs civilisations. La Grèce tient ici son rang, avec l'Odyssée d'Homère et la quête d'Ulysse. Il écrit :

« Les grands poèmes de l’Antiquité n’étaient pas des oeuvres littéraires au sens moderne, mais des révélations poétiques du Grand OEuvre qui est aussi un Grand Art. L’Odyssée n’échappe pas à cette définition. Tel est le point de vue que nous avons proposé au début de cette étude. Le héros principal du poème, Ulysse dont le nom signifie « l’irrité », n’est autre, avons-nous dit, que le mercure vulgaire qui n’est pas celui du thermomètre, mais l’or volatil à la recherche de sa terre, Ithaque ; il demeure vagabond et irrité tant qu’il ne l’a pas trouvée. Il rappelle en cela la Junon des Romains que l’Énéide nous montre coléreuse et jalouse d’Énée, fils de Vénus ou la beauté des corps (…) Mais qui donc, de nos jours, lit encore en Virgile, le poète de l’Art Chymique ? L’alchymie n’a pas d’âge. On chercherait en vain dans le temps, ses origines ; ce sont celles de l’humanité même ; c’est l’Art des métamorphoses , ramenant toute la création à sa perfection : l’âge d’or. (pp. 73-103) »

"Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux"

Un dernier aspect que nous souhaiterions signaler : si Emmanuel d’Hooghvorst s'inscrit, et cela est tout naturel, dans la voie chrétienne (ou christique !) de la tradition alchimique, il était sensible à un point de grande intensité à la cabale et à la voie musulmane. Ainsi, et à titre d'exemple, sa compréhension du message islamique était fine, comme en témoigne cette note relative à la vision musulmane du premier couple de l'humanité :

« Selon un hadîth musulman, Adam et Ève, après avoir péché, furent précipités sur cette terre mais séparément. Adam tomba en Inde sur une montagne appelée le Pic d’Adam, tandis qu’Ève tomba en Arabie, à l’est de La Mecque, sur le mont ’Arafât. Au cours des temps, Adam converti à l’islam entreprit le pèlerinage de La Mecque, comme tout bon musulman, et fit la visite rituellement prescrite au mont Arafat et là Adam et Ève se retrouvèrent et se reconnurent (M. Gaudefroid-Demombynes, Mahomet, Albin Michel, 1957, p. 345). Il y a un jeu de mots à propos du nom ’Arafât, tiré du verbe ’arafa « savoir », « reconnaître », à la forme réfléchie ta’arafu, « ils se reconnurent ». De là viennent les mots ’arîf, « connaisseur », et ’irfân, « connaissance ». On sait que le sens du pèlerinage musulman, hadj, est de rechercher la « preuve essentielle » du Coran , hudj. (p. 345) » 

Pour prendre une image forte et belle des Compagnons du Tour, ce Fil est un Chef-d’oeuvre.

 

 

PRÉSENTATION de "la Maison Dieu", par StÉphane feye

 

 

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