Le lieu de la vision
Ce discours visuel, sous forme de diaporama intitulé Le Lieu de la vision, nous propose d'aborder la peinture de Louis Cattiaux à travers l'œil exercé du professeur Raimon Arola de la Faculté des Beaux-Arts de Barcelone.
Ces 12 séquences picturales sériées de 1 à 12, permettront à l'internaute de découvrir Cattiaux sous une symbolique artistique traditionnelle : de Magritte au Livre des Morts Égyptien, ou de Carpaccio à Goya, en passant par des images alchimiques connues.

Sur cette photographie on aperçoit Cattiaux dans sa maison-atelier, un espace atemporel et magique, au rez-de-chaussée de la rue Casimir-Perier, à l’ombre de la place Sainte-Clotilde, en plein coeur de Paris. Emmanuel d'Hooghvorst en fit la description suivante: "Sa toute petite boutique, magiquement décorée, semblait enclore tout l’univers. On y respirait le parfum de quelque jardin d’Éden très intérieurement gardé ; on y revenait souvent, sans trop savoir pourquoi, peut-être simplement aimanté par la chaleur. Car une chaleur jamais approchée encore, une chaleur qui était tout autre chose que la cordialité ordinaire, émanait de cet homme, et aussi comme le pressentiment d’un immense secret, vivant, mais jalousement celé, comme le poisson philosophique nageant en eau profonde. Il vivait candidement, sobrement, pauvrement aux yeux des hommes, gai, joyeux comme les enfants, et comme eux, sans malice."
Sur le petit bureau que l’on voit au premier plan, Cattiaux écrivit son oeuvre maîtresse: Le Message Retrouvé où se condense son expérience hermétique.
— Photographie de Louis Cattiaux

Contemporain des surréalistes, Cattiaux partagea avec eux la recherche des mondes occultes. Et pourtant, bien au-delà du surréalisme, sa peinture devrait être qualifiée de visionnaire. Ses toiles sont un témoignage d’un univers étrange et irréel, très différent de celui qui pourrait être contemplé par nos yeux vulgaires. Quelque chose de semblable a ce que l’on retrouve dans le tableau de Magritte, où le jour et la nuit partagent une même dimension dans l’espace et dans le temps.
— R. Magritte, L'Empire des lumières, 1930.
— Intérieur du foyer-atelier de Cattiaux, à Paris.

Le surréalisme a ouvert les portes de l’art sur les zones plus obscures de l’esprit humain, mais, au-delà de ce seuil, la plupart des artistes de l’époque n’ont su sonder que les profondeurs de leur propre psychisme. Bien peu ont réussi à distinguer la lumière qui germe au milieu de l’obscurité. Néanmoins, la grande aventure du surréalisme aurait dû poursuivre son voyage jusqu’au royaume de l’au-delà, décrit dans le Livre des morts égyptien, pour traverser la nuit de l’être et ressortir à la lumière du jour. Mais en général, tel n’était pas le but atteint, c’est pourquoi Cattiaux écrivit à propos des peintres surréalistes: "ils ont utilisé le trompe-l’œil et semblent s’être inspirés des scènes de folie de la chambre souterraine de la grande Pyramide".
— Fresque égyptienne, scène du Livre des morts, ou, d’après sa traduction littérale : Le livre pour sortir à la lumière du jour.

Pour accéder aux mondes occultes au-delà de ce qui est visible, il faut d’abord recevoir la visite de l’ange de la mort, qui sépare les corps des esprits. Dans une de ses Conclusions, Pic de la Mirandole fait la description de cette visite: «La manière dont les âmes rationnelles sont sacrifiées à Dieu par l’archange [et dont les cabalistes ne parlent pas], n’est rien d’autre que la séparation de l’âme du corps, (et occasionnellement, la séparation du corps de l’âme), comme il arrive dans la mort du baiser, et à propos de laquelle il est écrit (Psaumes 116, 15): "Elle a du prix aux yeux de Iahvé, la mort de ses saints". Grâce à cette séparation, le visionnaire s’introduit consciemment dans les domaines de Diane, la déesse de la nuit et de la magie.
— L. Cattiaux, L’ange de la mort, c. 1947.
— Miniature éthiopienne, XIXème.

Dans cette toile de Cattiaux, probablement inspirée du Songe de sainte Ursule, on peut remarquer certains éléments nouveaux introduits par l’artiste : l’ombre obscure du personnage qui se trouve à gauche de la scène et qui pourrait être identifié à l’ange du diaporama précédent. De même, au-dessus de la belle endormie, on peut voir un genre de spirale indiquant le voyage astral ou la sortie de l’âme à la recherche de la lumière que lui présente l’ange qui se trouve à droite de l’image.
— Carpaccio, Le Songe de sainte Ursule, 1490.
— L. Cattiaux, L’annonciation, s.d.

Les artistes visionnaires qui ont pu traverser le royaume de l’obscurité contemplent les lieux occultes de l’être, là où se confrontent les lumières et où habitent des personnages secrets et différents. Leur vision atteint le lieu de l’invisible et leur permet de voir le ciel intérieur, illuminé par des astres dont ceux qui ne disposent que de leurs sens extérieurs, n’ont jamais entendu parler.
— L. Cattiaux, La confrontation des lumières, 1951.

Le soleil de minuit est un de ces astres qui illumine le ciel intérieur, et qui émerge quelque fois de la grande mer du monde dont les alchimistes ont tant parlé. Dans les écrits platoniciens, cette mer est appelée Âme du Monde, origine et maintien de toute vie, mais invisible aux yeux des profanes.
— L. Cattiaux, Les trois ombres, s. d.

Dans la tradition populaire, ce soleil obscur a été représenté par le Grand Bouc, qui de sa corne lumineuse illuminait le Sabbat des sorcières, lieu de l’invisible et réminiscence des anciens mystères. C’est là que les sorcières arrivaient grâce à leurs pouvoirs secrets.
— F. de Goya, El conjuro o las brujas, 1797-98.

À partir du chaos ténébreux symbolisé par les mystères de la nuit, la nouvelle lumière virginale surgit, première matière des alchimistes qui engendrera le fruit glorieux dont la lumière illuminera le monde entier. Dans cette peinture de Cattiaux, intitulée Maria paritura, derrière l’ombre d’un vieil homme qui émerge des profondeurs, apparaît une réalité lumineuse, (à droite de l’image), représentée par la Vierge et l’enfant. La scène est présidée par le Soleil de minuit entouré par les anges qui lui rendent hommage.
— L. Cattiaux, Maria paritura, s.d.

Reproduction de deux enluminures d’un manuscrit alchimique allemand du XV ème siècle, intitulé Splendor Solis. Dans la première, on observe le soleil de minuit, dans la deuxième, le soleil noir. Dans les deux cas, il s’agit de la sortie de l’âme vers la lumière du jour, ou de la naissance de la "nouvelle lumière chimique", dont parle le Cosmopolite dans son célèbre traité du même nom, lumière qui était enterrée jusqu’alors dans l’obscurité du néant.
— Splendor Solis, lames XXIV et XXVII, Allemagne. XVème siècle.

Dans l’oeuvre de Cattiaux, on trouve d’innombrables références à l’alchimie ou “ancien art royal des sages” comme il l’a appelée. Il s’agit d’un art qui, à l’instar de la peinture de Cattiaux, révèle, mais aussi cache, son unique matière : le don du ciel. Sans celui-ci, l’oeuvre alchimique ne peut commencer. Cette première matière, connue également sous le nom de Mercure, est représentée entre son père et sa mère, le Soleil et la Lune, comme il est écrit dans la célèbre Table d’Émeraude. Dans sa main, il tient la pierre philosophale.
— L. Cattiaux, Mercure champêtre, 1947.

Dans Le Message Retrouvé, Cattiaux écrivait à propos de la Vierge noire : “N'est-ce pas la vierge noire la première et la plus mystérieuse de toutes les mères? N’est-ce pas elle que Dieu a regardée amoureusement dès le commencement? N’est-ce pas elle qui a accouché la lumière qui éclaire le monde?” (XXVII-33). D’un point de vue symbolique, la vierge noire représente le lieu et le résultat de la première conjonction entre le ciel et la terre. C’est d’elle que croîtra l’arbre lumineux qui produira le fruit doré, comme cela est représenté dans la miniature alchimique située à droite.
— L. Cattiaux, La Vierge noire, 1951.
— Miniature alchimique, Domun Dei, XVII ème.

Selon Cattiaux, l’oeuvre d’art devrait être une création magique et c’est en ce sens qu’il faut attirer l’attention sur la longue tradition de portraits magiques que l’art a produit au fil des âges, portraits destinés à protéger leurs propriétaires. Oscar Wilde connaissait ce genre de procédés et écrivit Le portrait de Dorian Gray comme illustration. Cattiaux récupéra la tradition et peignit différent portraits magiques dans lesquels s’impose un sentiment de réelle "présence".
— L. Cattiaux, Autoportrait, peint pour illustrer la première édition du Message Retrouvé.
— Image d’un oni, bronze africain, XVème.