Louis Cattiaux vu par la presse depuis 1938
Nous livrons au lecteur une série de notes de presse, témoignages du passé, qui montrent comment Cattiaux peintre hermétiste était perçu par ses contemporains. Nous avons agrémenté chaque extrait de presse d'une de ses magnifiques peintures afin d'offrir un éventail de sa production.
44 extraits de presse · 1938 – 2002
Les premières expositions 1938–1945
De la galerie Weill aux premières critiques de Jean-Daniel Maublanc et Gaston Diehl : le peintre se fait connaître.

1938
Extrait du prospectus de la galerie Weill, juin 1938.
« À propos de Louis Cattiaux : Avant les poètes qui cherchent des sensations, il y a ceux qui les éprouvent. Avant les peintres qui traduisent un spectacle, il y a ceux qui le vivent ».

1938
À l’occasion du vernissage du 2 décembre 1938.
« Une génération nouvelle d’artistes vit et s’impose par l’amour de son art, par ses oeuvres jaillies des mystérieuses germinations du coeur, par sa foi dans l’esprit, vainqueur de toutes les turpitudes, par le souffle de ses créations, par le recueillement, la moralité et le respect de sa propre existence où s’inscrit le désintéressement des vrais croyants de l’Art, que ne saurait décourager l’apathie ou le ricanement des ignorants et des demi-vivants. Nous croyons fermement que le temps est venu où les hommes auront honte d’avantager toujours les faibles qui leur apportent la haine et la mort, contre ceux qui leur révèlent la vie et l’amour, conducteurs ignorés des poussières de mondes ».

1940
Jean-Daniel Maublanc« Peinture », 1940
« Cattiaux connaîtra-t-il l’adhésion du public ? Il aura au moins la satisfaction d’avoir créé dans le désert, d’avoir prophétisé des temps que je crois proches. Il est toujours décevant de jouer au prophète, on en meurt malheureusement. Mais la mémoire de l’inspiré reste dans la mémoire des hommes de bonne volonté, le culte de la vérité se perpétue dans les ateliers des bons ouvriers de l’esprit. Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’humanité crucifie les porteurs de flambeaux et que les traîtres assassinent les bâtisseurs de Temples. Le dernier mot doit rester à ceux qui ont conscience de leur grandeur ».

1940
Jean-Daniel Maublanc« Peinture », 1940
« Lors d’une de ses expositions de 1935, Louis Cattiaux nous faisait rappeler par son préfacier que la France n’aime pas la jeunesse, et nous nous demandions pourquoi. La réponse est facile : Parce que la France vit trop par et pour ses morts ; elle oublie que les morts n’existent que par les vivants et que leur mémoire ne revit qu’en eux et par eux. La jeunesse a toute la poésie des aurores, toutes les fraîcheurs de la rosée. Elle est la promesse des lendemains, le tremplin des hardiesses désintéressées, l’autel des sacrifices totalitaires. Mépriser la jeunesse c'est, pour une nation, tuer ses meilleurs ouvriers, museler ses troubadours, manger ses primeurs en conserve. Aussi je puis comprendre le doute momentané de quelques-uns. Louis Cattiaux a hésité ces années dernières puis, remontant aux sources, poursuivant des découvertes techniques et ramenant au jour des procédés oubliés, il a repris courage. Venir neuf et nu, candide et sincère, en un monde trop vieux, qui demande des références aux inspirés, donne à son ventre les seules satisfactions matérielles et ignore que le coeur est autre chose qu’un organe ou un muscle, venir homme au milieu des cadavres, c’est soutenir un pari difficile. Je ne vous décrirai pas les oeuvres de cet artiste ; l’homme de sens « rassis » s’en gausse. Ce sont des créations féeriques, des fables qui clament les miracles de l’imagination, des images pures et sublimes, lourdes de pensées, nourries de couleurs extraordinaires uniques ».

1942
Gaston Diehl« Les étapes du nouvel Art Contemporain », Sous le signe de l’Esprit, 1942
« Louis Ghislain Cattiaux. Né le 7 août 1904 à Valenciennes (Nord). Prépare les Arts et Métiers. Formation artistique solitaire. Possédé par un profond tourment métaphysique, il ne cesse d’interroger avec passion ses visions pour en dégager le contenu analytique et plastique. Servi par une belle matière qu’il a découverte voici quelques années, il n’hésite pas à poser le problème de l’homme et du monde avec une force persuasive particulièrement expressive. Et son langage symbolique d’une harmonieuse simplicité s’inscrit dans une unité sereine d’une riche magie ».

1945
Extrait du « Guetteur », Valenciennes, 1945
« Louis Cattiaux est un artiste à la nature complexe. A côté de certaines toiles où son originalité réside avant tout dans l’exécution, nous distinguons surtout les petits tableaux où se révèle une personnalité très originale ; peintre penseur il compose une cité des morts qui accueille en ses murs épais, revêtus de signes symboliques, l’ombre légère et purifiée d’une femme. Mais parfois il abandonne la réflexion et la recherche consciente pour laisser aux forces obscures mais peut-être plus décisives de notre nature profonde, le soin de trouver presque d’elles-mêmes leur expression plastique. Nous n’en voulons pour preuve que ce paysage de rêve où la main du peintre semble ne pas avoir été consciemment guidée. Mais nous sommes également attirés par l’étonnante matière de ces toiles. Louis Cattiaux a trouvé son médium et c’est lui qui donne à ses oeuvres leur éclat si particulier ».
Le temps du Message Retrouvé 1946–1947
La presse parisienne suit ses expositions, et paraît Le Message Retrouvé, préfacé par Lanza del Vasto.

1946
Extrait de « Arts à Paris », 1946
« Louis Cattiaux possède-t-il la science des astres ou bien est-ce don d’imagination poétique ? Ses compositions sont en tout cas débordantes de sous-entendus mystérieux et attachants. La matière de ses tableaux est d’un peintre très attentif aux problèmes de la technique et qui les résout souvent avec bonheur ».

1946
J.-L. Audin1946
« Nous tournons à présent nos regards vers la grande famille toujours vivante et courageuse de ceux qui cherchent à nous donner un art à la mesure de l’homme d’aujourd’hui, un art qui tient compte de l’acquis immémorial de la peinture mais qui ne veut rien ignorer de la cruelle douceur de notre nouveau monde. Louis Cattiaux est au premier rang de ceux-là avec cinq toiles chargées de mystère, d’allusion et d’ambitions, qu’une matière exceptionnellement riche et savante maintient dans la grande tradition ».

1946
Jean Rousselot« Le Périodique de Paris, Gavroche, hebdomadaire littéraire, artistique, politique et social », 15 août, 1946, n° 103, p. 4
« LOUIS CATTIAUX, PEINTRE, POÈTE ET SORCIER
Il passe dans son quartier pour un homme heureux, et aussi pour un homme étrange. Heureux, il l'est, étrange aussi, étrange à la façon du prince Muichkine, ce vivant évangile, cet apôtre égaré. Mais Cattiaux-Muichkine, lui, a des pectoraux et des biceps solides et ne tolère pas qu'on lui marche sur les pieds : il eût donné la fessée à Nastasia Philipovna ! Il a, en outre, pratiqué la Cabale et Nicolas Flamel, grignoté tous les philosophes, et fréquenté tous les mages, et s'il croit en dieu, c'est en un dieu très personnel dont il entend se réserver l'usage.
Or donc, en cette ancienne boutique de la rue Casimir-Perier transformée par lui en salon-chambre à coucher-atelier-cabinet de travail-salle d'exposition, Louis Cattiaux, homme de ch'Nord, (il est né à Valenciennes, patrie de Watteau et de Carpeaux), grand Viking à la moustache blonde et aux yeux bleus, vit heureux entre son chevalet et son écritoire, entre sa femme et son chat Poupinet, énorme persan doué de la parole qui, en échange de la ration de viande du ménage, ne marchande pas ses précieux conseils.
Etre heureux est si facile ! Il suffit de savoir se passer de tout [...]. Ma femme et moi avons longtemps vécu avec douze francs par jour : l'allocation de chômage ; nous faisions des économies [...]. Mais il faut savoir créer autour de soi l'ambiance du bonheur : par la méditation, la prière, voire les incantations [...].
Ce climat du bonheur, Cattiaux a eu quelque peine à l'instaurer dans cette petite maison des environs de Dreux où je le rejoins aujourd'hui :
Les premiers jours on été terribles ; ma femme est tombée malade ; je me suis foulé un pied ; nous avions des cauchemars. J'ai alors fait une voyance et il m'est apparu que cette maison avait, jadis, été le théâtre d'une mort violente ; mon enquête dans le hameau l'a d'ailleurs confirmé. J'ai alors brûlé des plantes magiques, de l'encens, dans toutes les pièces, et fait les conjurations nécessaires ; l'âme du défunt nous laisse maintenant tranquilles.
Aimez-vous la campagne ? Y travaillez-vous beaucoup ?
Je ne peins guère d'après nature ; mais je la regarde : j'enregistre des couleurs, des valeurs, des sentiments [...] cela s'ordonnera plus tard et descendra sur la toile. Et puis, [...] je suis en vacances !
Voici tout de même quelques tableaux peints aux Authieux : des fleurs, des paysages, un cimetière étrange dont les tombes ressemblent à des sarcophages de cristal, transfiguration du petit cimetière paysan que nous visiterons tantôt, où les majestueuses sépultures de la dynastie Firmin-Didot tranchent sur la menue piétaille des concessions trentenaires.
Tout cela traité dans une matière curieuse, vitrifiée, transparente, et qui change d'aspect suivant l'intensité de la lumière : le secret de Cattiaux.
L'erreur des jeunes peintres d'aujourd'hui est de négliger les matériaux, le côté artisanal de leur art. Il ne restera pas grand-chose de leurs toiles dans cinquante ans parce que leurs couleurs n'ont aucun support ; or, la peinture doit bien être faite pour durer ! Je me suis penché sur les vieux maîtres ; j'ai recherché leurs procédés. J'y ai passé dix ans [...]. Un chimiste, récemment, a essayé d'analyser mes couleurs ; il n'a pu y parvenir. -`Qu'est-ce que vous mettez là-dedans ?' m'a t-il demandé, -`Mettons que je suis alchimiste', lui ai-je répondu. Rouault lui-même voudrait bien connaître mon truc. -`Voyons, maître', lui ai-je dit ; `un grand peintre comme vous ? Que pourrais-je vous apprendre ?' Il n'a pas insisté.
Dans le même temps, Cattiaux mettait à sac la bibliothèque de l'Arsenal et, guidé par les ombres amies de Charles Nodier et de Gérard de Nerval, y découvrait bien des secrets magiques, à commencer par ceux de la médecine astrale :
Si je suis un jour complètement fauché, je me ferai guérisseur [...] mon diagnostic est infaillible [...].
Cela n'est pas une boutade. En deux minutes, sur le seul examen de ma paume, Cattiaux m'a trouvé le coeur fragile et les intestins paresseux : ce qu'ils sont. Mais me guérir ?
Avec les plantes [...]c'est l'enfance de l'art [...] nous en reparlerons [...].
Mais la médecine entre pour peu de chose dans les préoccupations de Cattiaux : c'est trop simple... Cosmogonie, métaphysique, ésotérisme, voyance, magie, etc., le passionnent bien autrement. Tant de science m'intimide...
Et le yoga dis-je, pour paraître moins ignare.
Bien sûr, Cattiaux connaît le yoga, mais il s'en méfie :
Ces pratiques sont dangereuses pour les Occidentaux et je n'approuve pas leur diffusion : pas plus nos esprits que nos corps ne sont faits pour cette doctrine purement orientale.
Peintre, Cattiaux a renoncé pour un temps à l'art hautement spirituel qu'il pratiquait jusqu'à ces dernières années. S'étant apparemment assagi, il a tout de suite trouvé des acheteurs ; ses petites toiles s'enlèvent, surtout en Amérique et en Angleterre, où il expose actuellement à côté de Picasso, Utrillo, Matisse et Bonnard.
Théoricien, il a donné une étude très remarquée dans les « Etapes de la Peinture contemporaine », publiées par Gaston Diehl, et vient d'achever un livre important qui paraîtra bientôt sous le titre : Physique et Métaphysique de la Peinture.
Poète, il a publié récemment, à petit nombre, ses Poèmes du fainéant, dont le meilleur est dédié au chat Poupinet, et qui sont précédés de cette épigraphe malicieusement attribuée à Hippocrate : "Trop de gens écrivent, qui ont les ongles sales". Il prépare un autre recueil : Poèmes de la Résonance.
Philosophe, il vient d'éditer à ses frais -outré des exigences des éditeurs- ce Message Retrouvé qui est la somme de ses méditations, et qui contient des préceptes comme ceux-ci :
La grande purification, c'est aimer, contempler, connaître, posséder, et reposer (MR XII, 14').
Comment saisirons-nous le mystère des choses cachées si nous ne comprenons pas l'évidence de celles qui nous aveuglent ? (idem III, 8)
Cet ouvrage, qui est préfacé par Lanza del Vasto, a de sérieuses chances de rendre perplexe les critiques : ils s'y casseront les dents.
Comme vous le remarquerez, il comporte douze chapitres, mais ce que vous ne remarquerez pas, c'est que chacun est tiré d'un anagramme de ces deux mots : Vérité nue, soit neuf lettres qui permettent les combinaisons suivantes : Eve tri-une, Un être-vie, Vertu niée, Trêve unie, Unité rêvé, Vu et renié, Trié-en-vue, Vu tri-née, Ivre et nue, Rive ténue, Nuit rêvée.
Mais non, ce n'est pas curieux ! N'oubliez pas que le nombre 3 est celui de la création et que ses multiples 9 et 12 symbolisent respectivement la perfection et l'éternité. La gestation dure neuf mois ; il y a douze heures au cadran. Douze signes au zodiaque, etc. C'est dans cette symbolique que doit, entre autres, être recherché le sens du fameux vers de Nerval : La treizième revient ; c'est encore la première [...].
Après avoir organisé des expositions, celle de l'Autre côté du monde, et celle, non moins attachante, où il avait réuni le bonnet du Petit Chaperon rouge, la main enchantée de Nerval, la pantoufle de vair de Cendrillon, la peau de chagrin de Balzac et une empreinte de la chaussure de Gargantua, Cattiaux rêve maintenant de faire des portraits magiques, ceux qui, peints sur une toile imprégnée de la sueur ou du sang du modèle, permettent de tuer celui-ci à distance, rien qu'en lacérant son effigie, et qui peuvent aussi vieillir à sa place, tels celui de Dorian Gray, dont Oscar Wilde nous a conté l'histoire.
En attendant, notre ami se repose, sans T.S.F. et sans journaux, dans les salles fraîches de sa petite maison désenvoûtée, se nourrit de crème fraîche, de miel et de blé germé, et cultive son jardin sous l'oeil approbateur de Poupinet, terreur des chats du voisinage ».

1946
Extrait de « Nord Littoral », 26 octobre 1946
« Louis Cattiaux de Valenciennes (Nord), alchimiste subtil, transmue les pigments colorés en flammes ou en gemmes rares. Sa moindre toile est non seulement un objet très précieux mais encore un pentacle où se peuvent déchiffrer les choses cachées ».

1946
G.-J. Gros« La semaine à Paris », décembre 1946
« C’est par la belle matière, l’émail de sa couleur autant que par le côté ésotérique et magique de son oeuvre que Louis Cattiaux tend à la perfection technique et à l’aboutissement de ses aspirations spirituelles. Peintre et poète, Louis Cattiaux, qui vient de publier Le Message Retrouvé met la plastique au service de l’idée ».

1946
Louis de Gonzague Frickrubrique « Boîtes-aux-lettres » du journal quotidien « L’Ordre », 6 décembre, 1946, p. 2
« Peintre, poète et alchimiste, la figure de Louis Cattiaux est l’une des plus curieuses, des plus attachantes de sa génération. Il y aura bientôt trois lustres, lorsqu’il ouvrit sa galerie d’Art, un groupe de plasticiens l’entourait et sa parole était déjà retenue. Il se trouve aujourd’hui en pleine maturité après avoir publié les Poèmes du Fainéant, emplis d’une riche substance et son Message Retrouvé, que précède un savant et magnifique éloge de Lanza del Vasto, classe son auteur, son découvreur de vérités dans la catégorie de ceux pour lesquels chaque parole doit avoir, par sa vertu ésotérique, une profonde résonance. Il a cueilli le nectar des philosophes de toutes les latitudes et l’a accru de son propre élixir que confère la vigueur et la paix de l’esprit aux hommes qui tiennent, parmi la confusion de notre époque, ces vertus pour essentielles. Le Message Retrouvé, luxueusement édité, se distingue foncièrement et formellement des productions courantes ; il offre au lecteur de bonne compagnie le véritable miroir magique où il regardera son image afin de la rendre plus pure et plus radieuse ».

1946
Pierre Descarguesjournal « Arts à Paris », décembre 1946
« Pendant quinze années, le peintre Louis Cattiaux a recherché les secrets des frères Van Eyck (selon son terme) et il a découvert le moyen de stabiliser le pigment, de donner à la matière l’imputrescibilité, la translucidité que nous envions aux anciens. Cattiaux fait jouer à la lumière une nature morte. Le rayon lumineux pénètre jusqu’au bois du tableau et est réfléchi directement. Si l’on songe que dans quelques années de nombreux tableaux de grande valeur peints aujourd’hui dans une technique picturale qui n’est pas saine, auraient disparu ou du moins perdu toute couleur, les recherches de Cattiaux en ce domaine ne doivent pas manquer d’intéresser les peintres et les amateurs ».

1946
Gaston Diehl« Libé Soir », décembre 1946
« Nous nous arrêterons au terme de ce long voyage chez Cattiaux qui, dans son atelier de la rue Casimir-Perier, par ses toiles autant que par ses livres ou sa conversation, nous invite aux plus profondes réflexions humaines en nous montrant que la peinture est une expression universelle de l’être, aussi bien qu’une technique mystérieuse et savante ».

1947
Paul de Santenac« La semaine à Paris », 1947
« The Breteau Gallery has resumed its exhibitions with works by Louis Cattiaux. This artist paints in a very personnal manner ; though resembling enamel, his colors are superposed in a prelucid way. His spiritual themes with magicians and holy country naivete are near Orphee and the Spleeping Beauty. With his realistic characters Cattiaux recently enjoyed great success in London where he is to return soon in order to make a personal exhibition ».

1947
Louis Chéronnet« Arts à Paris », 1947
« MONDES INTÉRIEURS. L’oeuvre de Louis Cattiaux chez l’artiste est assez différente. Elle est, nous dit la carte d’invitation, consacrée aux magiciens, aux fantômes et aux paysages de fantaisie, sous forme de petites toiles hautes en couleurs. Il s’agit en effet d’agréables images de magie blanche. Ici plus de terreur, plus de sombre sortilèges, plus de sourds effrois, plus d’horrible solitude et de vertiges sans issue, mais tout le personnel pittoresque des démiurges et des bâtisseurs de fantasmagorie ; voici les rois mages, les fées papillotantes d’étoiles, les enchanteurs rois des forêts de rêve et des palais ensorcelés. Voici les fantômes sans danger et les aimables conjurations. Cattiaux fait vivre ces évocations sans trop y croire et en ayant le seul souci de vouloir nous faire prendre un plaisir égal à celui que nous connaîtrions nous-mêmes, adultes, si Peau d’Ane nous était conté. Et il y réussit, et du même coup il nous ramène à la surface de notre conscience et du monde extérieur, où tout est rassurant et où nous pouvons croire qu’un seul geste de nécromant, qu’un seul mot d’astrologue suffisent pour conjurer le mauvais sort ».

1947
Extrait de « Revue Moderne », 1947
« Un artiste probe, puissant et qui a une personnalité, car Louis Cattiaux a réellement trouvé une manière de peindre. C’est le résultat de plus de vingt ans d’efforts, pendant lesquels les sarcasmes et les difficultés ne lui furent pas ménagés. Comment définir l’originalité de son art ? Elle réside à la fois dans les couleurs et dans les sujets. Préparant lui-même ses couleurs, il peint en couches superposées à plusieurs heures d’intervalle »

1947
Extrait de la rubrique « La Vie de l’Esprit », in « Le Signe de l’Homme », n° 10-11, juil.-août 1947, p. 46
« Le Message Retrouvé par Louis Cattiaux : une œuvre magnifique dont nous aurons l’occasion de reparler, un livre que l’on peut ouvrir à n’importe quelle page, assuré qu’on est d’y trouver un peu de cette sagesse infuse, apanage sans prix des âmes évoluées qui essaient sincèrement de rétablir le contact avec le Divin.
Vous pourrez présumer de la valeur de l’œuvre si nous vous disons qu’une admirable préface de Lanza del Vasto sert de prélude à cette divine Harmonie ».

1947
J.-M. de St-L.rubrique « Lettre de la Saint-Sylvestre », adressé à Théophile Briant dans la feuille de poésie et d’art « Le Goéland », n° 84, nov.-déc. 1947
« Maintenant, mon cher Briant, laissez-moi vous dire que depuis ma dernière lettre au « Goéland », vous m'avez inondé d'un tel déluge de livres que je ne sais vraiment plus où donner de la plume. Force me sera donc de condenser, si je veux, pour cette fin d'année, vous donner un panorama à peu près complet de mes dernières lectures.
Je regretterai d'autant plus d'être bref que j'aurais voulu vous parler longuement de deux ouvrages qui ont particulièrement retenu mon attention, pendant les soirées du solstice : le premier est Le Message Retrouvé de Louis Cattiaux, de qui j'ai lu d'autre part les Poèmes du Fainéant, et parmi ces micropoèmes en prose, celui sur le cinéma :
Quand on nous montra, par magie, les villes qui flambaient sous la grêle du phosphore, les hommes assis acclamèrent ce mirage, et je compris que Dieu m'avait livré aux fous.
Le Message Retrouvé, présenté sous forme de versets, est d'un abord plus austère, et exige d'être lu avec une grave lenteur. Lanza del Vasto, qui préface l'ouvrage, prend soin de nous expliquer pourquoi les Sages (et Cattiaux est pour lui un Sage) tiennent la Vérité cachée :
C'est qu'ils aiment la Vérité, et qu'il n'y a pas d'amour sans pudeur, c'est-à-dire sans voile de beauté. Voilà pourquoi ils ne veulent pas la découvrir, mais la révéler, c'est-à-dire la recouvrir d'un voile lumineux.
Et maintenant, lisez la première parole du livre :
Celui qui est dans l'erreur essaye de l'imposer aux autres. Celui qui possède la vérité s'efforce de l'appliquer à lui-même. C'est la marque qui ne trompe pas.
Je doute que le Message de Louis Cattiaux trouve beaucoup de passionnés, mais les quelques sur-vivants que tourmentent les problèmes de la vie spirituelle y puiseront une nourriture substantielle et un accroissement certain de lumière intérieure ».

1947
Lanza del VastoPréface pour un Message, « Le Signe de l’Homme », n° 12-13, sept.-oct. 1947, pp. 5 à 7
« La conjuration des imbéciles, des charlatans et des Sages a parfaitement réussi.
Cette conjuration avait pour objet de cacher la vérité.
Les uns et les autres ont servi cette grande cause, chacun selon ses moyens : les imbéciles par le moyen de l' ignorance, les charlatans par le moyen du mensonge, les Sages par le moyen du secret.
Les imbéciles ne veulent pas qu' on découvre la vérité. Ils soupçonnent, d' instinct, qu' elle les dérangerait. Si on la leur montrait, ils détourneraient les yeux; si on la leur mettait dans la main, ils la laisseraient tomber; si on les forçait au face-à-face, ils hurleraient d' horreur et courraient se cacher sous terre.
Les charlatans ne veulent pas qu' on découvre la vérité car elle ruinerait leurs artifices, empêcherait leur profit, étalerait leur honte.
Les Sages qui possèdent la vérité ne veulent pas qu' on la découvre. Ils l' ont toujours tenue cachée pour quatre raisons.
La première c' est qu' ils savent que savoir c' est pouvoir et veulent en écarter les indignes. Car le savoir chez l' indigne devient malice ; le pouvoir, danger public et fléau. C' est pourquoi les réserves de connaissance accumulées pendant des millénaires dans les temples d' Egypte demeuraient inaccessibles à celui qui n' avait pas passé par tous les degrés des purifications et des épreuves.
Plus tard, les Philosophes inconnus, les nobles voyageurs, les alchimistes, se sont légué les restes du mystérieux héritage de la même manière, c' est-à-dire de bouche à oreille, ou plutôt par la présence et par l' exemple, en symboles et en énigmes, et toujours sous le sceau du secret. S' ils ont vécu dans l' intimité des formidables puissances de la nature ils se sont bien gardés d' en faire part aux étourdis.
Où êtes-vous, ô Sages qui savez vous taire ? Vous méritez que tous les vivants vous crient leur gratitude, ô Sages !
Ô Sages qui saviez vous taire, nous avons appris maintenant la valeur de votre prudence, la grandeur de votre humilité, la profondeur de votre charité.
Maintenant que les profanes se sont avisés d' acquérir de la science et d' en répandre tant qu' ils peuvent, maintenant qu' ils se glorifient de leurs découvertes avec autant de zèle que vous en avez mis à cacher les vôtres, nous avons bien vu ce qu' il en est résulté.
C' est pourtant une bien petite science que la leur, extérieure, superficielle, précaire et limitée, et déjà nous voyons ce qu' il en est résulté. Il en est résulté qu' ils ont empoisonné les sources, miné la terre, éclaboussé le ciel, bouleversé et perverti les peuples, gâté la paix, déshonoré la guerre, fourni aux hommes du commun tant d' instruments de destruction et d' oppression que toute la famille des vivants en est menacée, tandis que continue le progrès de ce chancre.
La seconde raison des Sages pour tenir cachée la Vérité c' est que connaître est une opération de vie et une manière de Naître. Et rien ne peut naître que dans une enveloppe. Dans une enveloppe de chair ou d' écorce, de terre ou de mystère. Une graine, si vous l' ouvrez, elle ne germera plus ; un lézard, si vous l' ouvrez pour voir ce qui est dedans, vous n' y trouverez que les résidus du cadavre et non le dedans du lézard, et non le dedans qui est parti, le lézard étant mort. De même la science ouverte, répandue, vulgarisée est science morte et fruit de mort. C' est un désert de sable et non une poignée de semences. Elle ne peut être approfondie mais seulement étendue, restant extérieure et la vie lui échappe. Elle ne peut mener à la conscience qui est naissance à soi-même, ni à la vie intérieure. Mais la connaissance des Sages est un gai-savoir qui a saveur de joie et souffle d' esprit. Et comme tout être vivant, fût-ce une mouche, elle défend sa forme et refuse de s' étaler.
La troisième raison des Sages pour tenir cachée la vérité c' est leur respect de la dignité de la connaissance. Ils savent qu' elle est la voie royale qui mène au Dieu de vérité. Elle doit conduire à la contemplation, à l' admiration de la nature, à l' adoration du créateur.
Elle doit apporter la lumière dans les âmes, la justesse dans les pensées, la justice dans les actes. Elle doit apporter la santé et le salut. Les Sages l' ont défendue tant qu' ils l' ont pu contre les hommes vulgaires, de crainte qu' elle ne fût détournée de son but, dénaturée et avilie. Ce que n' ont pas manqué de faire les hommes vulgaires dès qu' ils ont mis la main sur elle. Ils l' ont renversée en l' utilisant. En se servant d' elle au lieu de la servir. Elle était là pour les délivrer de leurs désirs et ils l' ont attelée à leurs besognes, ils l' ont forcée à grossir leurs possessions. Elle était là pour leur donner la conscience et ils en ont tiré la machine. Ils ont pris le ciboire pour s' en faire une tirelire; ils ont pris le crucifix pour s' en faire une massue. Ils ont attelé la science à leurs moteurs, ils l' ont emprisonnée dans leur bombes. Mais les trop malins se sont pris à leurs propres pièges, se sont laissé happer par l' engrenage de la machine. Maintenant, elle les rogne tout doucement en temps de paix, et les dévore à grands coups de gueule en temps de guerre. Les Sages ont tout fait pour éviter cela.
La quatrième raison des Sages pour tenir cachée la vérité c' est qu' ils aiment la vérité et qu' il n' y a pas d' amour sans pudeur, c' est-à-dire sans voile de beauté. Voilà pourquoi ils ne veulent pas la découvrir mais la révéler, c' est-à-dire la recouvrir d' un voile lumineux. Aussi n' ont-ils enseigné qu' en paraboles, pour que ceux qui ont des oreilles pour ne pas entendre, demeurent à l' écart, mais aussi pour que ceux qui le méritent apprennent les tons et les clefs de la musique totale. Car leurs allégories, leurs fables, leurs blasons n' expliquent pas l' enchaînement mécanique des apparences mais les affinités secrètes et les analogies des puissances et des vertus, les correspondances du nombre avec le son, des figures avec les lois, de l' eau avec la plante, avec la femme, avec l' âme, du feu avec le lion et l' homme armé, avec l' esprit, des astres avec les yeux, avec les fleurs, avec les cristaux des métaux et des gemmes, de la germination de l' or dans les mines, avec celle de la vérité dans le coeur de l' homme. Dans leurs textes obscurs, où les recettes du Grand Art sont entrecoupées d' avertissements pieux, les sentences solennelles de cris d' émerveillement et de prières, luisent les fils dont est tissé le manteau du Roi des Rois.
Les Sages ayant caché leur savoir par scrupule, les charlatans en ont profité pour cacher leur ignorance sous les mêmes signes mystérieux. Les imbéciles les ont longtemps confondus croyant aux uns comme aux autres.
Mais à présent a surgi, à mi-chemin entre les charlatans et les imbéciles, une nouvelle espèce qui assure le triomphe définitif de la conjuration.
La nouvelle espèce est celle des universitaires et savants officiels. Ceux-ci le jour de leur avènement ont déclaré nul et non avenu le mystère philosophal. Chimère, la recherche des anciens maîtres, jeu d' enfants leur science, attrape-nigauds leur art. Les imbéciles, instruits par les nouveaux savants, ont une fois de plus confondu les Sages avec les charlatans, mais cette fois pour ne croire ni aux uns ni aux autres.
Ils ne croient plus qu' à la science des nouveaux-venus, lesquels enseignent tout simplement que la vérité est dans leur science et que tout ce qu' ils ne peuvent découvrir ni démontrer n' existe pas.
Or ils n' ont rien enseigné, rien découvert, rien démontré touchant la vie et la mort, le péché et le jugement, touchant l' amour, la douleur et le rachat, touchant la conduite de l' homme et le destin de l' âme, touchant le sens, l' essence et le salut. A mesure qu' ils découvrent de nouvelles nébuleuses ou de nouveaux électrons, de nouvelles vitamines ou de nouveaux explosifs, ils s' éloignent et nous détournent de l' essentiel. Et maintenant la vérité est si bien cachée qu' on ne la cherche plus.
Elle serait même tout à fait perdue, s' il ne survivait quelques simples d' esprit pour qui la vérité existe. Ils ne peuvent se résigner à penser que personne ne l' ait ou ne l' ait eue. Ils courent le monde interrogeant les gens, interrogeant les astres et les herbes, interrogeant le grand livre de nature et feuilletant les textes oubliés, interrogeant leur coeur et Dieu dans la prière. Ils savent qu' ils n' ont pas la vérité, mais ils savent qu' elle est. Ils en ont tant faim et soif qu' ils savent la suivre à la trace et la reconnaître à l' odeur. Devant un homme diffamé, devant un événement absurde, devant un grimoire illisible ils se mettent en arrêt et ils crient :
Ils goûteront ce livre. C' est pour eux qu' il est écrit. L'éditeur, homme prudent, ne l'a tiré qu'à peu d'exemplaires, sachant que leur confrérie est peu nombreuse.
Et toi, Cattiaux mon ami, as-tu trouvé la Pierre ?
Assis dans la boutique où tu peins et médites entre les filtres et les fioles, as-tu trouvé l' escarboucle et la violette ?
Assis entre ta femme et ton chat, Cattiaux mon ami, as-tu trouvé l' or vif et l' élixir ?
As-tu visité les intérieurs de la terre, et rectifiant, trouvé l' occulte joyau et la vraie médecine ?
Je ne sais et ne peux pas dire si la substance des anciens textes se cache dans ces pages. Mais comment se fait-il qu' on en retrouve le parfum ?
Dans quel oeuf et dans quel alambic, Cattiaux mon ami, as-tu distillé cette essence subtile qui s' appelle le parfum ?

1947
Extrait de « La Revue Doloriste » (directeur Julien Teppe), n° 12, juin-juil. 1947
« Louis Cattiaux : Le Message Retrouvé (chez l’auteur, 3, rue Casimir-Perier, Paris). – Riche et lyrique, une queste de la Vérité où se fait jour l’espoir d’équilibrer pessimisme terrestre et optimisme transcendantal. Comme le dit Lanza del Vasto dans la préface : ‘Dans quel oeuf et dans quel alambic, Cattiaux mon ami, as-tu distillé cette essence subtile qui s’ appelle le parfum ? D’ où vient cette poésie qui a nom parfum de vérité ?’ »
La reconnaissance 1948–1951
René Guénon rend compte du Message Retrouvé ; les expositions de 1950 réunissent la critique la plus abondante.

1948
Extrait de « Arts à Paris », 1948
« Pour sa rentrée, Louis Cattiaux nous propose une suite de petits tableaux qui marquent l’évolution d’un peintre vers la concision. L’art de Cattiaux est d’un émailleur. Ses toiles sont autant d’images d’une préciosité singulière et qui n’ont de parenté avec l’art d’aucun peintre. Leur originalité est dans le goût de ses poèmes (Les Poèmes du Fainéant) dont l’essence est des plus fines ».

1948
Valenciennes, 1948
« Louis Cattiaux, Valenciennois, expose pour la première fois dans sa ville natale. De formation autodidacte, cet artiste est un des rares représentants de la peinture nouvelle dans notre région. Il a fondé en 1930 le groupe Gravitation qui comprend des noms comme ceux de Pierre Ino, Jean Lafon, Jean Marembert, représentés comme lui-même dans les musées américains et le musée d'Art Moderne de Paris. Un essai où il dénonce à la fois la sécheresse de l’art académique et l’ignorance du moderne : Physique et métaphysique de la Peinture est annoncé sous sa signature.
Les oeuvres qu’il nous montre témoignent de son imagination, de son goût du merveilleux et de la féerie. Les genres sont divers : portraits, paysages, compositions, natures mortes, mais sans abstractions absolues. Les toiles sont riches de matière et de couleur. Ses recherches sur les procédés des anciens peintres le guident dans le souci du respect de la technique ».

1948
Jean RousselotParis, 24 avril 1948
« LOUIS CATTIAUX, PEINTRE INSPIRÉ
A la Galerie Kleber on a beaucoup remarqué, parmi des oeuvres relevant plus ou moins d'un néo-romantisme, les envois de Louis Cattiaux, peintre écrivain quelque peu thaumaturge.
Louis Cattiaux est une des figures singulières de la rive gauche. Depuis assez longtemps déjà il a fait son atelier d'une boutique entre l'Eglise Sainte-Clothilde et l'Hôtel du ministre de la Guerre. C'est là qu'il peint et qu'il a écrit des ouvrages tels que Le Message Retrouvé avec préface de Lanza del Vasto. Il y est écrit :
Le chemin qui mène à Dieu est parsemé de terreur, de désolation et de mort qui sont les vêtements extérieurs de l'unique clarté.
Or la peinture de Louis Cattiaux illustre assez bien ses divers textes.
Mais si nous n'avons à juger ici que des vertus plastiques de l'artiste, disons qu'il est un peintre inspiré et assuré de ses moyens, assurant de bonne tradition ses plus grandes audaces. Quand j'écris ceci j'ai sous les yeux un « Christ répondant aux Pharisiens » dont je pense qu'il devrait donner à réfléchir aux éditeurs d'images pieuses du quartier St Sulpice.
En revanche, certaines compositions de L. Cattiaux peuvent déconcerter ceux qui abordent pour la première fois cet artiste de sorte unique. N'oublions jamais en l'approchant que ses intentions sont toujours un peu celles d'un mage, d'un mage aux façons débonnaires dans sa boutique (toujours fermée, soit dit en passant, à l'ombre d'une basilique) »

1948
René Guénon« Études Traditionnelles », nº 270, septembre 1948
« LOUIS CATTIAUX. LE MESSAGE RETROUVÉ (CHACORNAC, PARIS),
Ce livre se présente à première vue sous une forme singulière et même inusitée : chacun de ses chapitres est divisé en deux colonnes parallèles, contenant deux séries d’aphorismes ou de versets détachés qui se correspondent de l’une à l’autre. Il est évident que, dans ces conditions, il est impossible d’en donner une analyse ou un résumé quelconque ; il semble d’ailleurs plutôt fait pour fournir en quelque sorte des thèmes de méditation que pour être lu d’une façon suivie d’un bout à l’autre. Il faut dire aussi que la correspondance entre les versets des deux colonnes n’apparaît pas toujours très clairement ; mais le mieux est que nous reproduisions l’explication que l’auteur lui-même a bien voulu nous donner à ce sujet : « Les deux colonnes sont apparues naturellement comme la réplique de la Terre et du Ciel et de leur nécessaire union qui fait tout le mystère de l’incarnation de la vie et de la prise de conscience de celui qui l’habite. Ainsi la colonne de droite est une équivalence, mais non une explication de la colonne de gauche, et, en examinant les sens multiples de ces doubles versets, on peut les relier par la synthèse du mystère premier de la création toujours plus ou moins présent par la vertu du sens alchimique ». La multiplicité des sens dont il s’agit n’est d’ailleurs pas intentionnelle, « mais découle par génération naturelle de la racine-mère », c’est-à-dire du sens alchimique que l’auteur considère comme le sens central et ultime de son ouvrage. Si nous avons bien compris, celui-ci aurait été écrit sous une sorte d’inspiration, et c’est pourquoi il contient plus que ce qui a été voulu expressément, bien qu’il soit assurément difficile de déterminer la part exacte de chacun des deux éléments qui y ont ainsi collaboré. En tout cas, dans ces conditions, nous ne pensons pas qu’on puisse dire qu’il se rattache proprement et effectivement à une tradition définie ; mais du moins les tendances qui s’y expriment sont-elles en somme, d’une façon générale, celles de l’hermétisme, et plus précisément de l’hermétisme chrétien. Nous disons d’une façon générale, car, si l’on entre dans le détail, on s’aperçoit que certaines choses, consciemment ou non, semblent être venues d’ailleurs : ainsi, nous avons remarqué quelques versets qui rappellent d’une façon assez frappante certaines maximes taoïstes, et ce ne sont certes pas les moins dignes d’intérêt. Quoi qu’il en soit, l’importance primordiale que l’auteur donne au sens alchimique définit bien la « perspective » de l’ensemble, et elle en marque aussi les limites, qui ne sont autres que celles du point de vue hermétique lui-même. Nous devons ajouter qu’il se trouve ça et là quelques « étrangetés » du genre de celles qu’on rencontre presque toujours dans les écrits touchant aux formes occidentales de l’ésotérisme : ainsi, les titres des colonnes de gauche sont tous formés par une série d’anagrammes à partir du premier, ce qui fait un effet assez curieux ; mais aussi, ce qui est plus fâcheux à notre avis, certains énoncés se présentent sous une forme énigmatique qui nous semble vraiment bien peu utile ; nous n’insisterons d’ailleurs pas d’avantage sur ce défaut, car nous savons que l’auteur s’en est rendu compte lui-même et qu’il l’a fait disparaître en grande partie dans les modifications et les additions qu’il a déjà préparées en vue d’une future réédition. Nous ne savons ce que des « spécialistes » de l’hermétisme, si toutefois il en est encore de réellement compétents, pourront penser de ce livre et comment ils l’apprécieront ; mais ce qui est certain, c’est qu’il est loin d’être indifférent et qu’il mérite d’être lu et étudié avec soin par tous ceux qui s’intéressent à cet aspect particulier de la tradition.»

1949
Raymonde et Pascal Renousrevue mensuelle « Arts et Lettres » n° 13-14, 1949
« CATTIAUX, PEINTRE MAGIQUE
Où l’on s’attendait au seul peintre on découvre un sage. Non le personnage d’époque, cousu de sentences, dont la sérénité pâture un égoïsme à l’abri de vents et marées ; mais un homme du siècle, violemment solidaire de tout ce qui vit, et néanmoins aussi paisible que la petite place ombragée de Sainte-Clothilde sur laquelle ouvre la boutique. Dans sa personne, Louis Cattiaux résume deux mondes habituellement séparés : connaissance et enfance. Cela se voit à l’oeil, d’un clair étonnant, et à la simplicité avec laquelle se mélangent en l’homme l’amour et les ressentiments, l’esprit averti et la candeur.
Est-ce le peintre qui donne du sage cette définition : Ami de Dieu, instruit de son oeuvre, ou le sage qui, ajoute du peintre cette autre : Artiste, faisant paraître la nature sainte ?
On aurait tort de les dissocier, et il faut lire le contexte pour savoir que cet Ami de Dieu est, en même temps que consacré à Dieu, guérisseur, instructeur, producteur, pacificateur...
Le peintre est ici l’une des expressions du sage, non la moindre, l’initié révélant le secret en termes de couleurs. Dans un monde où sévit le manque d’amour, où de ce fait tout se retourne contre l’homme, à commencer par lui-même ; dans ce désordre où vivre n’est plus que détruire, où les découvertes de la science officielle elle-même détournent de l’essentiel en se donnant pour lui et constituent une incessante menace à la vie –le sage témoigne de la vérité, dont le rejet est à la racine du mal. Cette vérité, à laquelle l’ont initié la prière, la pratique de textes anciens et une communion constante avec la nature, déborde le cadre des religions, ou plutôt les contient toutes.
L’exergue au Message Retrouvé convient aussi bien à la peinture de Cattiaux :
À la gloire de Dieu, et pour le service des hommes, qui liront avec les yeux de l’esprit les signes inscrits dans la chair du monde.
Le peintre est chargé de mission, et son œuvre est acte d’amour. Louange à Dieu et service fraternel. Mais elle s’exprime nécessairement en langage chiffré car, si la vérité est pour tous, elle n’est reçue que par ceux qui ont des oreilles pour entendre.
Orphée, l’Alchimiste, le Christ et la Vierge, l’Idiote –la simple en esprit des Béatitudes– composent, d’une toile à l’autre, une symbolique où toute la Création participe : la Constellation, l’Étoile aux pieds de la Vierge, argile qu’elle va animer, la Pierre jetant son feu aux mains de l’alchimiste, l’Homme et sa Lumière, et les Bêtes, et les Plantes, et les Signes : la Croix, le Soleil et la Lune.
Peinture magique, peinture à clé, mais bien terrestre et qui recompose la vie en vocables familiers : le serpent, le tigre, la chevelure de l’être triple et un, le papillon de la Forêt Philosophique, le lapin au tambour, l’oiseau-lyre, épanouissement final du chant d’Orphée, la biche prise dans un jour vert... Aucune trace de la dissociation des formes et des couleurs, mal du siècle. La Création y engrène, sous le signe de la joie, ses éléments dont chacun témoigne d’un autre monde, selon des chemins non sans analogie avec ceux qu’emprunte l’iconographie.
Qu’on ne cherche pas une contrainte d’école, une direction unique chez ce peintre qui avoue avoir quêté sans les trouver, un maître, une école. On est avec lui chez le douanier Rousseau, chez Chagall, Van Gogh, voire chez Cézanne, mais on y serait aussi bien chez François d’Assise, car la Faune, la Flore et le Minéral ne chantent rien autre que le Cantique au Soleil, le sage peintre en tête, ordonnateur.
Cattiaux célèbre la vie une et multiple. Le plus significatif à cet égard est la récente tête de Christ à l’agonie où le mufle qui y est inscrit, les gemmes du collier, attestent l’unité organique à laquelle sont appelés tous les règnes souffrants de la Création.
Dans son travail aussi, le peintre obéit au sage. Il peint en automne, prie, médite et se rassemble en hiver, peint à nouveau, lit et écrit au printemps, puis il vit un temps pauvre en expression.
Techniquement, sa recherche le mène, de 1928 à 1948 –vingt années présentes à cette exposition– paradoxalement, des plus récentes acquisitions de la peinture aux anciennes disciplines. Partie d’une matière lisse et plate, elle tâtonne aujourd’hui sur les secrets des maîtres du XVe, et s’arrête à une peinture compacte, comme vitrifiée, proche de la céramique ; la composition, de presque sommaire (Orphée) ou de expressivement dépouillée (L’animation de la Vierge), aboutit à une imagerie savante, très élaborée, et surabondante de signes (La Forêt Philosophique, les Trois Nuits de l’Être, la Résurrection, la Confrontation des Lumières).
Au 3 de la rue Casimir-Perier, dans la boutique de plain-pied avec la rue où se reformera bientôt le décor de philtres et de fioles, le peintre, et avec lui la nuée de Choristes jaillissant des toiles, reposent au monde une question essentielle, parce que de vie ou de mort. Celle-là même que se posait, et posait au monde Gromaire au seuil d’une de ses dernières expositions :
Je pense souvent à ces êtres inconnus, dont les mains frustres se saisiront de ce qui restera de nos tourments et de nos rêves. Il dépend de nous qu’ils y trouvent autre chose qu’un jeu désespéré, qu’ils y sentent un don continu et fraternel, la présence de l’homme à un rythme universel qui nous régit.
Cette question, la paix du lieu la souligne bien singulièrement. Et aussi, cet autre sur le tapis : le chat du peintre, un persan géant dont Cattiaux préfigure jadis dans un portrait les prunelles couleurs de mandarine. Le peintre sage se tait sur la transmutation qui pourvut ainsi le chat magique de l’or philosophal, mais on ne laisse pas pour autant d’être alerté ».

1950
Adolphe de FalgairolleBeaux Arts, 1950
« LA BONNE PEINTURE DOIT DURER
Cattiaux, très consistant, est à la fois transparent. Placées en écran au soleil, ses toiles montrent des noirs demeurés noirs et des rouges rouges. De face, on dirait des émaux : éclat luisant unique des couleurs. Or aucune toile de Cattiaux n’a reçu de vernis. Sa technique savante est simple. Il l’a acquise des maîtres du XVe siècle consultés à la bibliothèque de l’Arsenal. Même dispersion des pigments. L’on dirait que le feu a permis cette superposition de touches dans une union féconde. Pourtant, il peint à frais. Ses glacis trahissent le secret des maîtres gothiques, mais sa palette est moderne. Par conscience, Cattiaux estime devoir livrer à l’amateur non pas deux coups de pinceau mal imbibés mais une matière dense et translucide.
La couleur de Cattiaux est gaie. Tel paysage aquatique fait de verts herbeux, de pollen reflétés, de nuages en liberté, paraît négligemment jeté. Il est un chant à la nature.
Aujourd’hui chez Cattiaux, le sujet le cède au style. L’amateur de pure plastique peut jouir en paix du spectacle des poires à la peau champagne, à la chair juteuse, ou d’un Jonas issu de sa baleine sur une plage non anecdotique. Sous l’aspect artistique pur, c’est une illumination intérieure. Le « double » de l’homme laisse passer sous la couleur qui chante le démon socratique que nous, méditerranéens, admettons sans devoir obscurcir par des mots savants la clarté philosophique de la pensée grecque ».

1950
G.-J. Grosle journal « Ce Matin », 31 mars 1950
« Louis Cattiaux est un peintre qui n’est pas comme les autres ; la poésie se retrouve dans ses tableaux étranges, dont l’une des particularités est encore la matière employée par cet artiste fécond. On dirait un émail. L’œuvre peinte de L. Cattiaux a peut-être un sens religieux ou symbolique. Elle est en tous cas d’une originalité certaine en bien des points et mérite une longue visite ».

1950
Paul de Santenac« La Semaine à Paris », 5 avril 1950
« Louis Cattiaux invente des empâtements possédant la richesse durable de l’émail dans quoi tantôt il reproduit véridiquement des poires ou des violettes, tantôt il transpose des personnages religieux. Par ses couples historiques de l’antiquité au moyen-âge isolés dans de grandioses décors ».

1950
Pierre Descargues« Arts », 7 avril 1950
« Les recherches qu’a poursuivies Louis Cattiaux d’une peinture durable, c’est-à-dire capable de supporter l’épreuve du temps, ont fait dans Paris suffisamment de bruit pour que nous n’ayons pas ici à y revenir. Néanmoins, c’est un plaisir de voir que Louis Cattiaux a su nourrir la riche matière picturale dont il dispose d’une pensée volontiers familière de la métaphysique, ceci convenant à cela, car on imagine mal une résurrection de technique perdue sans l’évocation d’un monde symbolique voué aux mystères et à l’esprit ésotérique ».

1950
Extrait de « L’Intransigeant », Paris-Presse, 7 avril 1950
« LE PEINTRE CACHÉ ET LA PEINTURE RETROUVÉE
Louis Cattiaux expose à la Gentilhommière des peintures où l’atmosphère hermétique et alchimique qui lui est particulière se marie heureusement à la poésie de paysages inventés dans lesquels se meuvent des personnages très réels. Cette série haute en couleurs et au dessin cerné de noir nous mène sans transition aux dernières productions de l’artiste, toutes de transparences liquides, où les vierges et les magiciennes se répondent à travers l’émail coloré dans la technique retrouvée des anciens maîtres. Les recherches de Louis Cattiaux aboutissent ici dans une présentation de peintures si lumineuses et si translucides que le moindre coup de crayon du dessin sous-jacent apparaît au travers de toute la masse colorée, ce qui n’est pas le moins étonnant de ces réalisations picturales et poétiques qui nous rappellent heureusement que l’art du tableau de chevalet n’est pas disparu tout à fait ».

1950
Jean Rousselot10 avril 1950
« Louis Cattiaux est toujours le magicien savant et lyrique de la couleur. Fidèle au petit format, il met un monde dans une pomme et toute une métaphysique dans les incomparables transparences de sa pâte. Ses anges s’affrontant, sa Vierge, sa confrontation des lumières sont lourdes d’intentions ésotériques mais aussi de qualités purement plastiques. Ce qui distingue Cattiaux, c’est un grand bonheur, une grande facilité d’expression ; il a l’air de peindre en jouant et met en plein dans la cible ; il feint de danser et de rire, on s’aperçoit qu’il pense, soupèse, travaille et aboutit ».

1950
A.-H. Martinié« Le Parisien Libéré », 15 avril 1950
« La personnalité de Louis Cattiaux, par l’ampleur d’une haute culture, déborde ou plutôt englobe l’artiste passionné qui est en lui. La peinture, en effet, lui apparaît comme une forme naturelle de communication –voire de communion– avec ses semblables, et ses tableaux tendent spontanément à l’expression de sentiments d’une rare élévation. Pour leur assurer une qualité de matière et d’exécution appropriée, studieusement il s’est fait chimiste afin de retrouver le métier et la technique des peintres anciens : sa toute récente exposition apportait les résultats d’années de recherches approfondies.

1950
Jean Rousselot10 avril 1950
« Louis Cattiaux est un alchimiste distingué et lent qui élabore minutieusement son œuvre et la fait de qualité ».

1950
Adolphe de Falgairolle« Le Journal du dimanche », 16 juillet 1950
« La plaque de cuivre qui orne l’entrée de la boutique-appartement de Louis Cattiaux, square Sainte-Clothilde, à deux pas du faubourg Saint-Germain, est à elle seule tout un programme. « Faites comme chez vous : essuyez vos pieds » peut-on y lire. Peintre, guérisseur, philosophe et voyant, Cattiaux est en effet une des figures les plus originales que recèle la capitale.
Il estime qu’avant de donner le premier coup de pinceau sur une toile, il faut avoir étudié l’encollage, isoler le fond trop blanc par une couche gélatineuse posée à chaud, qui empêche la peinture de pénétrer le fond, et enfin avoir la foi.
Aussi ses toiles, qui résistent à la chaleur, au froid et à toutes les intempéries, ressemblent-elles à de véritables émaux.
Ses secrets, cet alchimiste de la couleur n’en est pas jaloux. ‘J’ai appris à peindre, nous dit-il, tout d’abord en me demandant comment peignaient deux génies : Van Eyck et Rubens, dont j’ai eu la chance de pouvoir étudier deux toiles chez moi…’ »

1951
Jean Rousselot« Écho d’Oran », Paris, août 1951
« UN PEINTRE PARESSEUX
Il y a quarante mille peintres à Paris. Un seul bat ses tapis sur les grilles de Sainte-Clothilde, le matin ; un seul vit à la campagne en pleine capitale, son chat sur les genoux : c’est Louis Cattiaux. Il suffit de pousser la barrière à claire-voie : Cattiaux est toujours là, dans son atelier-salle à manger-musée, plein de cabochons multicolores, de vieux meubles patinés, d’icônes et de toiles étranges. On se demande quand il travaille ; on ne l’a jamais vu faire autre chose que de caresser sa moustache, complétée de temps en temps d’une barbe florentine ou d’une mouche Second Empire, caresser le pelage de Poupinet, prince persan à bottes violettes, caresser la couverture de quelque beau livre introuvable, comme d’autres se démènent, suent sang et eau pour « arriver », Cattiaux reste merveilleusement inactif, en attente ; comme d’autres vont dans la vie toutes griffes dehors, coudes pointus, il caresse à longueur de journée les êtres et les choses, pour s’en faire aimer.
Peintre, poète…
La peinture de Cattiaux se fait toute seule. Du moins son exécution ; car il la médite longuement, chacune de ses toiles naissant lentement d’une exigence à la fois métaphysique, religieuse et plastique. Tandis qu’il médite, les panneaux reçoivent une couche d’apprêt à la composition mystérieuse puis, quelques jours plus tard, une autre couche, une autre encore. Dix minutes par-ci, dix minutes par-là, le terrain est enfin prêt, curieusement vitrifié, plein de transparences. Projeter maintenant sur la toile ou le bois la composition qui s’est édifiée quelque part dans l’esprit de Cattiaux, sera pour lui aussi facile et agréable qu’un jeu ; cela se fait très vite, la main guidée par une muse dont le nom ne se trouve pas dans le dictionnaire. La merveille est que cette exécution médiumnique soit d’une solidité artisane exemplaire ; Cattiaux n’ignore rien des ressources de son métier ; il sait que chaque touche compte ; il connaît tous les vieux secrets qui permettent à l’artiste inspiré de dominer, de mettre à son service les prestiges dangereux de la matière. Mais, où beaucoup piétinent dans la longue patience, il avance par bonds lyriques, par trouvailles immédiates. Il ne lui faut pas plus de temps pour écrire des poèmes : « Les poèmes du Fainéant » en tête desquels il a placé cette phrase malicieusement attribuée à Hippocrate: « Trop de gens écrivent, qui ont les ongles sales ». Ce sont de petits haïkaï en prose, sentencieux, tout pétris d’évidence, qu’un homme aux ongles propres trace au revers de notre vie souillée par la cupidité, la haine, l’inutile bousculade. Poète dans sa peinture –par sa merveilleuse invention qui lui permet de donner un corps à ses postulats, une chair à ses pures spéculations– Cattiaux est peintre dans sa poésie, en ce sens que chacun de ses poèmes est comme une illustration de ce qu’il exprime en peignant : Vierges alchimistes, tigres couronnés de soleils et ceints de l’éternel serpent, éblouissant éclatements d’un Cosmos que rassemble aussitôt le systole du cœur.
… et philosophe
La philosophie de Cattiaux, et sa métaphysique, il ne cache point leurs sources : la Tradition, l’Esotérisme ; l’exemple de René Guénon le fortifie encore dans sa foi révolutionnaire. Car c’est être révolutionnaire que s’opposer de toute son âme à l’utilitarisme et au bureaucratisme des institutions morales, religieuses et sociales. Pour Cattiaux, la révolte commence avec l’immobilisme, le refus de courir « la chance » ; sa notion du perfectionnement est à rebours de celle que les professeurs et philosophes enseignent ; les prêtres eux-mêmes n’ont point sa faveur, trop généralement confinés dans leur besogne de répartiteurs des grâces et pardons. Son dieu est l’Unique, sa religion l’Amour. Le Message Retrouvé exprime tout cela en courts chapitres qui s’emboîtent selon une logique interne qu’on ne perçoit pas immédiatement et dont les titres sont fournis par des variations anagrammatiques sur les mots : VÉRITÉ NUE. Variations dont voici quelques unes : VERTUE NIÉE – VÉRITÉ UNE – EVE TRIE-UNE – UN ÊTRE-VIE – TRÊVE UNIE – UNITÉ RÊVE – VU ET RENIÉ – TRIÉ EN VUE – VUE TRI-NÉE – IVRE ET NUE – RIVE TÉNUE – NUIT RÊVÉE. Lanza del Vasto a préfacé Le Message Retrouvé que Cattiaux vend ou donne suivant les mérites du destinataire.
mire, chiromancien et guérisseur
‘Il faut se faire voyant’ disait Rimbaud. Cattiaux, a suivi ce conseil. A volonté, le voilà qui s’absente en lui-même, renverse les barrières qui nous séparent d’hier et de demain ; il lit en vous comme en lui : à livre ouvert et, bien entendu, nulle paume n’a de secret pour lui. Les poètes de Saint-Germain-des-Prés ne prendront bientôt plus une décision sans le consulter ; il en a déjà détourné pas mal du tabac, de l’alcool et des Egéries ; il les empêchera demain d’écrire de mauvais poèmes ; il se contente, aujourd’hui, d’un regard de ses yeux bleus, d’une petite réflexion de sa voix douce, de les empêcher de se prendre tout à fait au sérieux. Où qu’il se trouve c’est l’insolite qui s’installe avec lui : il a toujours l’air de venir de très loin, d’un monde pacifié où l’on vivrait sans manger, sans travailler, sans combattre. Ce « mire » n’a d’ailleurs rien d’un sorcier : le teint est frais, la corpulence optimiste, le rire éclatant. Ce qu’il y a de « phénoménal » en lui, c’est qu’il est heureux, candidement heureux dans un monde qui désespère.
un Sage
Cattiaux, entre sa femme Henriette et son chat Poupinet, entre sa palette et son écritoire, mène la vie du sage. Il a la joie de l’enfant, l’humour tendre du saint. Il a de bons divans pour dormir, des fleurs pour s’égayer la vue, de solides marronniers centenaires, de l’autre côté de la rue, pour lui donner ombre et fraîcheur. Le fakir Cattiaux, accroupi, torse nu, la tête enturbannée, ne fut qu’une photographie à mettre à l’étalage des librairies occultistes ; il en rit le premier et je doute qu’il prenne très au sérieux les séances de magie auxquelles il lui arrive de se rendre. Le vrai Cattiaux, c’est rue Casimir-Perier qu’il faut aller voir, choyé, choyant, et obtenant des grâces par le seul exercice de son amour. ‘Devant qui se prosterne, on se prosternera’ disait le grand poète lithuanien Milosz. ‘A qui donne, on donnera’, telle pourrait être la devise de Cattiaux, que des amis connus et inconnus comblent de leurs bienfaits en échange de sa joie communicative (la meilleure médecine) et de ses jeux de pinceau (la meilleure peinture) ».
Après 1953 : la réception posthume 1954–2002
Cattiaux meurt en 1953. Critiques, conservateurs de musée et historiens de l'ésotérisme reviennent sur l'œuvre.

1954
Adolphe de Falgairolle« Information artistique », nº7, JANVIER 1954
« LOUIS CATTIAUX, PEINTRE ET MYSTIQUE
Avec Cattiaux disparaît un des derniers artistes médiévaux de notre époque. Médiéval d’âme, de style, de tempérament, de sentiments.
De tous les grands courants mystiques qui ont inspiré l’Art, Cattiaux n’a retenu que le dernier, plutôt général que propre à une religion donnée, le courant ésotérique qui, depuis quelques années, s’affirme indiscutablement.
Cattiaux fuyait la bigoterie, le dogmatisme, le fanatisme qui assèchent ou détruisent la foi. Il professait une sorte d’union des Églises, dans la conviction absolue que les formalismes diffèrent alors que la croyance en la Divinité est une.
Bohême et indépendant, Cattiaux connut pendant la guerre une existence difficile pour avoir voulu demeurer soi-même. ‘Pendant l’occupation, me contait-il, je me nourrissais d’une pomme par repas. Mais je passais tout mon temps à la Bibliothèque de Paris qui contient les secrets de l’ésotérisme et de l’art médiéval. Je me nourrissais littéralement de l’esprit des devanciers croyants et scrupuleusement artistes’. Cattiaux rapporta de ces études un traité de la science picturale des XIV et XVe siècles. Ensuite, la matière d’un livre de maximes qu’il a remaniées jusqu’à la veille de sa mort subite. Enfin, des éclaircissements sur l’ésotérisme chrétien.
Ses notes sur l’art de peindre solidement, définitivement quant à la matière –émaillée, et d’une solidité invraisemblable– confirment souvent les écrits de critique artistique de mon ami Drouant.
Son œuvre est inspirée de la vie religieuse. Même ses paysages, levers ou couchers de soleil routes largement ouvertes sur des horizons campagnards, sont un commentaire de textes bibliques, et souvent donnent une vie réaliste et non symbolique à des anges.
Ses intérieurs acceptent comme accessoires des calices, des croix, des signes sacrés peu connus. Dans une vibration pleine de liberté et avec une allégresse digne des Primitifs, il peignait des sortes d’auras entourant ses personnages. Il déifiait la ménagère dans sa cuisine, parabole qui plastiquement s'accommodait d’une sorte de soleil qui eût pu faire penser à certaines toiles de la dernière période de Van Gogh.
Mais toiles, écrits, traités n’étaient qu’un aspect de Cattiaux.
Il fut un voyant. La voyance en lui était naturelle, spontanée, jamais exploitée. Cattiaux a prédit et annoncé :
1. La date et le lieu de débarquement des troupes alliées, en février 1944 (réalisé en juin).
2. Un attentat contre les usines hydro-électriques de Génissiat, six mois à l’avance (réalisé). Trente témoins l’entendirent faire cette voyance. Et j’en étais.
3. Des troubles géologiques importants, catastrophes annoncées par lui pour 1953, qui ont été, hélas ! confirmées par la réalité.
4. La disgrâce d’Anna Pauker et la mort de Staline, etc...
Les prochains tremblements de terre et éruptions volcaniques auront lieu en Sicile, Syrie, Espagne, golfe de Gascogne, sud italien (Cattiaux, en 1951, avait vu comme dates critiques juillet et août, et pour la Grèce située entre les zones indiquées, cela s’est, hélas ! réalisé). Cattiaux ajoutait : ‘Cette ère sera marquée par des raz-de-marée, inondations, famines, etc. Elle culminera à partir de 1953 jusqu’en 1970’.
Cattiaux voyait pour cause à ces maux ‘des savants et des profanes qui assurent la direction du monde et de l’humanité en ignorant les lumières de la Révélation issue de la Tradition primordiale, ressemblant étrangement aux aveugles de la parabole qui conduisent d’autres aveugles, tombant tous à la fois dans la fosse d’où l’on ne revient pas’.
Pénétré de ces voyances, Cattiaux peignait en mystique, des toiles qui affirmaient des lumières intérieures, par le truchement d’une palette claire, aux hauteurs de ton indiscutables, reflet d’un monde optimiste et illuminé ».

1956
Louis de Gonzague Frick« L’Écho de Savoie », num. 163,164, janvier 1956
« Nous avons eu l’occasion de signaler dans ce courrier l’œuvre triple de Louis Cattiaux, décédé en juillet 1953, et qui se distingua comme peintre d’une très haute mysticité, poète aux aspects divers et en tant qu’écrivain anagogique. L’on rappellera que son livre principal s’intitule : Le Message Retrouvé, où le sentiment de spiritualité, une intuition prophétique se trouvent portés à un degré exceptionnel, l’auteur ayant conçu cette nombreuse suite de versets, sous le souffle d’En Haut, affirmait-il avec une émouvante sincérité. Le Baron Charles d’Hooghvorst qui fut l’ami intime de Louis Cattiaux vient de publier de nouveaux chapitres au double sens du terme du Message qu’il réserve en partie aux lecteurs de l’Écho de Savoie, avec une particulière diligence et dans un sentiment délicatement amical ce pour quoi nous le remercions de notre geste le plus cordial.»

1956
Louis de Gonzague Frick« L’Écho de Savoie », num. 173,174, juillet 1956
« LE MESSAGE RETROUVÉ
Louis Cattiaux, d’abord peintre, puis écrivain, décédé en juillet 1953, avait composé un assez gros ouvrage, le perdit, puis le retrouva (l’on ne sait comment) et lui conféra définitivement le titre précité. Une première édition parut du vivant de l’auteur (fragmentaire) et voici qu’aujourd’hui la Maison Denoël le publie dans son entier avec une présentation saillante de MM. E. et Ch. d’Hooghvorst.
Ce livre, qui appartient à la plus pure mystique, contient une préface de Lanza del Vasto qui est aussi l’un de nos plus notables écrivains mystiques. Non seulement il s’était contenté de faire paraître des volumes, mais avait formé une espèce d’école où il donna des séries de conférences. Les disciples ne furent pas très nombreux. Mais cela ne retire rien à l’importance du mouvement qu’il avait surtout projeté.
Quant à Louis Cattiaux, il avait ouvert une galerie de tableaux entouré de quelques amis qui se rapportaient à son école. Il y a peu d’écrivains qui se soient plus intéressés que Louis Cattiaux aux questions d'exégèse religieuse et son ouvrage (grand format) contient environ 400 pages. Il est composé sous forme de versets et c’est évidemment ainsi qu’il convenait de le mettre sous les yeux du lecteur. Louis Cattiaux a étudié l’herméneutique avec un zèle peu commun, pénétré autant qu’on peut l’être de la recherche de Dieu, du mystère dont il tente de soulever le voile comme quelques siècles avant l’on soulevait celui de la déesse Myrionyme. Ajouterons-nous qu’il fut l’un des chercheurs de la zénie ou pierre philosophale. La curiosité de cet esprit anagogique était intense et il s’est ingénié à la recherche de problèmes, négligée par la plupart des hommes qui préfèrent lire les romans médiocres de Mlle Françoise Sagan sur le front de laquelle le génie n’est pas encore descendu (ô colombe paraclétique) ou entendre Mme Edith Piaf, dont les chansons ne sauraient être classées parmi les sept merveilles du monde. Du moment que les brebis tribales viennent l’ouïr, cela ne doit-il pas suffire dans une époque où l’on ne demande guère à chacun.
Citez-moi quelqu’un qui ne deviendrait célèbre si quelque clan s’empare de lui et le lance comme un petit bateau sur les ondes enfantines des Tuileries ou du Palais-Royal, domaine que M. Jean Cocteau a rendu extraordinaire par ce qu’il y accomplit à tant d’égards. Et M. Jean Cocteau réussit dès qu’il met la main quelque part, étant un artiste de rareté exceptionnelle. Que les amateurs de livres ayant un caractère sacré se procurent sans tarder Le Message Retrouvé ; ils parferont leur éducation dans le royaume divin ; ils auront même l’impression d’y accéder par le miracle de Louis Cattiaux qui connaît son public en les grands lieux où l’on pense, où l’on devient une personne de haute civilisation, ce qui nous semble indiqué dans une époque aussi barbare que la nôtre.
Les frères d’Hooghvorst en la présentation succincte engagent les moralistes –plus ou moins achevés– à pénétrer dans ce livre qui aura au moins le mérite d’instruire les incomplets et d’établir agréablement les uns dans la nature spinozienne et les autres ailleurs puisque les philosophes continuent la discussion commencée il y a deux mille ans. Nous croyons en avoir assez dit pour que ce livre trouve à Lyon, en Savoie, etc..., la clientèle respectable qu’il mérite.»

1963
Bernard Dorivalprésentation au catalogue de l’exposition du Musée des Beaux Arts de Valenciennes, 1963
« En plein coeur de Paris, à dix pas de la Chambre des Députés, un oasis de calme : la place qui s’étend devant Sainte-Clothilde. Le temps semble s’y être arrêté à l’époque de la Restauration. L’allure n’en est pas ancienne, mais vieillotte, et surannée, la poésie. Et c’est pourtant là que s’ouvrit, en 1933, une galerie d’avant-garde, qui devait, il est vrai, fermer ses portes, un an ou deux ans plus tard : la galerie « Gravitations ». Mais, pendant ce temps, elle fut le centre très vivant d’un mouvement curieux, attachant, révélateur de certaines aspirations de l’époque, celui qui se plaça sous le signe du manifeste du Transhylisme, et qui groupa, autour de poètes tels que Louis Gonzague Frick et Supervielle, des peintres comme Ino, Lafon, Marembert et Cattiaux.
Transhylisme : sous ce vocable assez bizarrement forgé à l’aide d’un substantif grec et d’une préposition latine, s’affirme le désir d’aller au-delà des réalités –ou des apparences– de la matière, jusqu’à cette vérité qu’elles cachent et traduisent, interceptent et signifient, et qu’à travers elles, poésie et art peuvent pressentir, et qui sait même ? capter. L’attitude n’était pas éloignée, on le voit, de celle du Surréalisme, dont le Transhylisme fut, sinon un satellite, du moins une conséquence, un remou, un écho. Aussi n’est-il pas étonnant que la peinture de ses champions, présente plus d’un rapport avec celle d’un Pierre Roy, d’un Dalí, d’un Tanguy, c’est dans la même perspective d’un art-poésie, d’un art-magie qu’elle se place, d’un art-quête d’un absolu. Que ce soit là aventure ambitieuse, propre à consumer ceux-là mêmes qui s’y livrent, la preuve en est donnée par le cas de Cattiaux, ce Valenciennois à qui sa ville natale rend aujourd’hui un légitime hommage posthume.
Victime d’une mort prématurée et si soudaine, si tragique, qu’il est difficile de n’y pas reconnaître le doigt même du destin, c’est là que s’est accompli celui qui avait demandé au verbe et à la couleur de le conduire aux portes du mystère. Lecteur inquiet des philosophes et des mystiques, scrutateur passionné du Trismégiste comme d’Isaïe ou de Saint Jean de la Croix, les découvertes qu’il fit dans leur sillage, c’est à un livre qu’il les confia, un livre riche en lueurs fulgurantes, qu’eussent aimé Nerval et Lautréamont, le Balzac de Seraphita et le Goethe du Second Faust, son étrange Message Retrouvé. Mais, en même temps qu’aux mots, il demandait aux lignes, aux tons, aux lumières, aux formes, à la matière picturale spiritualisée par le coup de pinceau ou le maniement du couteau, le même accès aux arcanes de l’Etre. Si jamais peinture fut métaphysique, ce fut bien celle de l’auteur d’Orphée, de l’Ange de la Mort et du Signe de l’Infini.
Mais métaphysique vivifiée par la poésie, une poésie où se mêlent fantastique et humour. Sans l’un, elle eut risqué de frôler l’illustratif (sa Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf l’indique), mais sans l’autre elle eut côtoyé une certaine banalité un peu terne. L’union des deux assure, au contraire, à chacun sa saveur et son efficience. De fuser dans le rêve, le caprice ironique se charge de candeur, de fraîcheur, de ferveur, et de se relever d’un sourire narquois –qui n’est peut-être, à tout prendre, qu’un signe d’humilité– la fantaisie acquiert une dimension neuve, va plus loin, descend plus profond, s’approche davantage de ce paradis perdu, sur lequel des toiles telles que la Leçon de chant, la Belle au Bois Dormant, la Magicienne, sont autant de fenêtres entrebâillées.
Métaphysique et poésie. Peinture aussi, et heureusement. Peinture d’un peintre fort cultivé, familier du Cubisme comme de Carpaccio (son Annonciation vient du Songe de Sainte Ursule peint par le charmeur vénitien), intéressé par Chirico comme par les Bouddhas chinois et japonais, et sachant trouver son bien jusque dans les Ex-votos multipliés par la piété et par l’art populaire. A pareilles écoles, comment n’eut-il pas appris qu’une réalisation picturale aboutie était le meilleur moyen, le seul moyen, non seulement de communiquer aux autres son monde intérieur, mais aussi d’en faire pour soi-même une meilleure conquête, une conquête, plus capable de faire découvrir les secrets cherchés ? De là, l’effort plastique de Cattiaux, sa volonté d’un art plastiquement valable, dont je vois la manifestation la plus claire dans son souci du beau métier. Qu’il exécute au couteau des tableaux patients, comme sa Belle Ferronnière, son Angèle, sa Vierge à l’Etoile, ses 40° centigrades, ou qu’il couvre lentement amoureusement, lorsqu’il peint sa Fuite en Egypte, sa Résurrection, voire seulement son Port de Cassis ou sa Chapelle de Port-Miou, des glacis soigneux avec d’autres glacis également appliqués et obtenus aussi grâce au concours d’un médium mystérieux, c’est toujours le même souci d’une belle matière qui anime ce Transhyliste, parce que c’est alors, il le sait, que la matière est transcendée et que la chair se fait Esprit. Et ainsi s’accomplit cet art, cet art singulier et si émouvant, où Walt Disney semble rencontrer le Douanier Rousseau, et l’art populaire, le Surréalisme, sous les regard croisés de La Fontaine et des Gnostiques, tout étonnés d’être ainsi confrontés, mais ne répugnant pas à cette rencontre.
A rencontrer l’art de Cattiaux, ses compatriotes ne répugneront pas non plus, j’en suis sûr ; et, si je le souhaite pour la mémoire de l’un, je le souhaite encore davantage pour le plaisir et l’enrichissement artistique et humain des autres. »
NOTE :
C’est en 1963 que le musée des Beaux Arts de Valenciennes, réalise une exposition des oeuvres de Louis Cattiaux pour commémorer les 10 ans de sa disparition. Etaient exposés aussi une oeuvre de chaque peintre et ami de Cattiaux qui faisaient partie de l’activité de la Galerie « Gravitations » qu’il fonda en 1933. Bernard Dorival rédigea une très belle présentation au catalogue de cette exposition.

1964
Jean Rousselot« Jardin des Arts », num. 110, Paris, janvier 1964, p. 77
« UN PEINTRE MAGIQUE : LOUIS CATTIAUX
Les années 1930, qui furent celles de l’étalement de la première vague surréaliste, virent naître un grand nombre de vocations picturales que le surréalisme avait peu ou prou inspirées. Il s’agissait généralement de peintres fort trempés de poésie qui répugnaient aux stylisations et aux déformations du cubisme et du « picassisme » et qui, s’ils affectionnaient l’anecdote insolite, entendaient la traiter posément, en utilisant toutes les ressources –classiques– du dessin et de la matière. Certains de ces peintres –tels Lucien Coutaud, Pierre Ino, Jean Marembert– ont fait carrière avec des fortunes diverses ; d’autres –tels Paresce, Olson, Lafon– ont été moins chanceux. Il serait grandement injuste d’ignorer ces grands imagiers ou petits maîtres qui ont perfectionné la peinture surréaliste en lui donnant une signification plastique, l’ont rattachée à une tradition fantastique aussi constante que profonde (de Bosch à Odilon Redon en passant par Piranèse, Füssli, Bresdin, Doré) et l’ont, finalement, popularisée.
Louis Cattiaux (1904-1953) appartient à cette génération de peintres que le succès de l’art non figuratif, brut, gestuel, tachiste, etc., a sérieusement occultée. Une exposition d’ensemble de ses oeuvres, organisée à Valenciennes, sa ville natale, par l’avisé Claude Souviron, conservateur du musée municipal, vient de marquer le dixième anniversaire de sa mort brutale et prématurée. C’est le commencement d’une réparation qu’une rétrospective plus vaste, au musée d’art moderne de la ville de Paris, rendrait évidemment plus éclatante.
Cattiaux, qui fut du groupe « Sagesse » animé par Fernand Marc, puis fonda le « transhylisme » avec ses amis peintres déjà nommés et le soutien de Jules Supervielle, devait rapidement s’engager dans des recherches personnelles sous le double signe de l’occultisme et de la poésie. Bernard Dorival a dit, dans sa présentation de l’exposition de Valenciennes, grâce à laquelle Cattiaux a rejoint ses illustres concitoyens Watteau et Carpeaux, que Walt Disney, le Douanier Rousseau, l’art populaire, le surréalisme, La Fontaine et les Gnostiques se rencontrent dans cet art singulier. C’est vrai, mais il faut insister, surtout, sur le caractère magique et somptueux, éminemment plastique au demeurant, des toiles vitrifiées, émaillées, où intervient un « médium » mystérieux, que Cattiaux tira d’un folklore intérieur où la Belle-au-bois-dormant côtoie la Belle Ferronnière, où la Vierge se penche sur les cornues de l’alchimiste, où le Christ ouvre ses entrailles sur la pierre philosophale.
Cette note sur Louis Cattiaux serait incomplète si je ne disais qu’il fut l’ami de René Guénon et de Lanza del Vasto, qu’il est l’auteur d’une sorte d’évangile, Le Message Retrouvé, d’une étrange coloration spirituelle, enfin de deux recueils de poèmes, dont l’un, Les Poèmes du Fainéant, a pour exergue cette apocryphe réflexion d’Hippocrate : « Trop de gens écrivent, qui ont les ongles sales ».

1978
Présentation de l’édition du Message Retrouvé aux éditions Rossel, Bruxelles, 1978.
« Le Message Retrouvé est le fruit de quinze ans d’études et de réflexions. Commencé en 1938, sa rédaction ne s’acheva qu’en 1953, avec la mort de l’auteur.
C’est un livre unique, en ce sens qu’on ne peut le rattacher à aucune école ou tendance existant actuellement. L’auteur était profondément original, c’est-à-dire d’origine, mais ce n’était pas, cependant, un solitaire.
Lors d’une première édition partielle faite à Paris en 1948, René Guénon ne s’était pas trompé sur la valeur du Message Retrouvé : Ce livre, écrivait-il, est loin d’être indifférent..., méritant d’être lu et étudié avec soin... par tous ceux qui s’intéressent à la tradition occidentale (Les Études Traditionnelles, nº 270, septembre 1948). Il fut à l’époque, à peu près seul, avec Lanza del Vasto, à remarquer cet ouvrage.
Le Message Retrouvé a été écrit sous forme d’aphorismes, ou versets détachés, disposés sur chaque page en deux colonnes parallèles, comme la réplique de la Terre et du Ciel, et de leur nécessaire union... disait l’auteur, qui fait tout le mystère de l’incarnation de la vie et de la prise de conscience de celui qui l’habite. On comprendra toute la difficulté d’analyser et de présenter au lecteur la substance d’un livre de cette sorte. C’est donc dans ce mystère d’union du ciel et de la terre que l’auteur a trouvé son inspiration.
Le texte en est parfois énigmatique et savant, parfois aussi, prenant le ton d’une exhortation pathétique, l’auteur rappelle au lecteur la vanité des pensées et activités dont nos vies sont tissées. Ici, c’est au nom de l’éternelle Tradition que s’exprime la contestation du monde actuel, mais une contestation ordonnée et non anarchique, ordonnée en vue de la véritable vocation humaine. Le style en est simple et direct, propre à toucher ceux qui se révoltent au nom de la Personne, contre cette société d’exploitation et de consommation. Mais ici, la révolte est totale; elle n’accepte d’autre issue que la réalisation proposée par les Écritures Saintes de tous les peuples, dont l’auteur célèbre la communauté d’inspiration. Beaucoup de ces sentences font mouche, par leur style percutant et le poids de la pensée exprimée. On y parle aussi de cabale et d’alchimie, du sens des Écritures, qui est le trésor le plus précieux de l’humanité, le sens le plus immuable qui soit, dans la distinction qu’il fait de l’éphémère et du permanent.
On trouvera donc ici un ton et une densité exceptionnels. Ce livre, cependant, n’est pas destiné à tous, mais seulement à ceux qui seront capables de l’apprécier. C’est ce qui en fait le prix et la rareté. »

1984
Robert Amadou« L’Autre Monde », num. 83, juin 1984, pp. 50 et 51
« LOUIS CATTIAUX ET LE MESSAGE RETROUVÉ
Je vous fais un reproche fraternel. Pourquoi ne parlez-vous jamais de Louis Cattiaux? L’ignorez-vous ? Ou bien ne l’appréciez-vous pas ? Je le considère très important. Y.R. (Bruxelles)
« Je le considère très important » : et moi aussi, je le tiens pour tel. C’est vrai que j’aurais dû davantage lui rendre hommage. Merci de m’en fournir l’occasion. Et puisque c’est la première fois que j’en parle en public, je le ferai selon mon coeur, pardonnez-moi si je ne sais en parler selon la science que vous en avez.
J’ai connu Louis Cattiaux sans le connaître, ainsi que tous ceux qui l’ont connu, et ils furent nombreux. Mais Cattiaux n’atteignit même pas à la notoriété, tandis qu’il cédait parfois à la mauvaise pensée de la gloire, et beaucoup de ceux qui visitèrent l’atelier de la rue Casimir-Perier vers 1950 se sont détournés de lui comme d’un plaisantin et d’un insignifiant.
« Vous avez perdu votre vie, disaient-ils en regardant mes mains vides ; et personne n’entendait le dieu qui chantait dans mon coeur ». C’est Cattiaux qui pleurait ainsi. Qui l’eût cru ?
Du moins, quelques-uns ne l’ont jamais abandonné, ni son livre après lui, profitant, faute de pouvoir, et d’avoir pu, aider, et à cause que nous l’avions entre-entendu, entrevu. Pour le connaître vraiment, il aurait fallu savoir comment, deviner pourquoi il participait –oserai-je l’écrire ? –de l’esprit et de la vertu d’Elie. Et à quel degré, dérisoire mais sublime en tout cas. Autant dire qu’il aurait fallu connaître son secret. De même que le secret de tout homme, le sien était celui de Dieu ; mais Dieu l’avait chargé d’un message et il eût fallu connaître le secret du message. Ce message, du moins, nous achemine vers le secret.
Une partie du Message Retrouvé parut chez l’auteur en 1946 et le texte complet, en 1956, chez Denoël, grâce à Robert Kanters, alors directeur littéraire de cet éditeur, qui me l’avait confié en lecture et suivant nos deux avis indépendants et convergents : il fallait publier le message.
Quel message ? La vérité totale, ni plus ni moins. Cattiaux ne la qualifie pas, mais il la désigne, dans un style singulier, et même il l’explique pour aider à la faire comprendre. Le message retrouvé, c’est celui des retrouvailles possibles. De la remontée qui suit la chute. De la réintégration, de la résurrection. Car nous sommes morts et il n’y a pas de mort.
Ce message ne vient pas de l’homme, mais par quel canal lui vient-il ? Cattiaux le prit dans l’Ecriture sainte et dans la tradition originelle, sous sa forme hermétique principalement. Il savait décrypter les textes sacrés et tous les mouvements de l’occultisme. L’expérience confirmait et vivifiait son intelligence. Louis Cattiaux pratiqua l’alchimie et la peinture ; à ses couleurs il mêlait de l’or, dont je n’ai jamais su s’il était alchimique. Et puis, il vécut.
De l’extérieur, c’était un hybride. Il tenait des mages pléthoriques, tel Papus et S.U. Zanne, et des bohèmes faméliques à la Claude d’Ygé. Epanoui, grand mangeur et grand buveur quand il se pouvait, mais il ne se pouvait pas toujours. Et il gardait ses distances. Enjoué, farceur ; plaisantin et insignifiant, disais-je. Mais tout d’un coup, l’éclair d’une révélation. On devait prendre garde de la saisir. Car tantôt s’ouvrait une fenêtre dans le ciel sur la sphère des fixes, ou au-delà, et tantôt votre masque tombait, à vos propres yeux comme aux siens. Le regard devenait terrible sans une ombre de méchanceté. Son sérieux alors étonnait, que la gaieté ordinaire ne dissimulait pas, puisqu’elle en émanait. Louis Cattiaux avait atteint ce point de certitude, et de non-retour, où toute vanité s’étant avouée (y compris celle de chercher la sagesse, précisait l’impitoyable Qohélet), reste Dieu, ou rien. Et restent dans le monde, car, si l’espérance est violente, la vie est lente, restent les riens. Reste la sagesse qui est aussi bien appelée folie, puisque le rien est Dieu et le vide plein.
Cette station s’accommode de la réussite sociale ou de l’échec. Louis Cattiaux fut un raté. Enfance sans mère, la guerre, la disgrâce des petits coloniaux du Dahomey, la pauvreté médiocre du rapin. Mais, en revanche, une compagne selon le coeur de Francis Jammes et de Léon Bloy, l’art, les ivresses studieuses de l’Arsenal aux grimoires. Au sein de ce microcosme manichéen, la Sagesse qui arrive gracieuse, quand on a fini de la chercher et désespéré de la trouver. Le Message, lui, retrouvé. Le Message Retrouvé ou l’Horloge de la nuit et du jour de Dieu. (Lanza del Vasto l’avait préfacé. Les amis de Louis Cattiaux l’ont réédité, 21, rue Ferdinand Craps, à Bruxelles, avec un poème d’Emmanuel d’Hooghvorst, en guise d’introduction, dont la forme fait un chef-d’oeuvre et le fond un trésor).
La vie profane, c’est la vie séparée de Dieu.
La vie sainte, c’est la vie reliée à Dieu.
La vie sage, c’est la vie restituée en Dieu.
Cette trilogie exemplaire est tirée du Message Retrouvé. Livre d’un abord difficile, et d’un charme puissant. Les versets en sont distribués sur deux colonnes : terrestre, celle de gauche, qui contient le charnel, le moral, le philosophique, l’ascétique ; céleste, celle de droite, avec le spirituel, le cosmographique, le mystique et l’initiatique. Parfois un troisième verset, sur une troisième colonne, équilibrante en somme, synthétise les deux précédentes. L’ensemble constitue un système de quarante livres, pourvu chacun d’un titre de neuf lettres, anagramme des trente-neuf autres. Par exemple : Vérité une ; Eve tri-une ; Un être vit ; Vertu niée ; Trêve unie ; Vue... et rien ; Rive ténue ; Nuit rêvée... Cattiaux jouait à la poésie, il était remonté à l’enfance idéale.
Message où donc retrouvé ? Pour les lecteurs dans Le Message Retrouvé. L’événement est attesté, vérifié. Non pas « pour tous, mais seulement pour ceux à qui il a été donné de croire l’incroyable ». Une lecture ordinaire ne suffit pas et les vétérans de Cattiaux auxquels se sont joints ses découvreurs d’aujourd’hui exhortent, tout banalement, à ne pas juger sans avoir médité. Je médite depuis des années le Message Retrouvé et, s’il ne m’a pas absorbé, j’en ai quelque peu assimilé. A la suite de Lanza del Vasto, j’y ai retrouvé le parfum des anciens textes –Parfum de Vérité. Et avec les amis de Cattiaux, je l’ai senti conforme. Le sage a laissé un livre de sagesse. L’homme et le livre ont tout pour dérouter. C’est l’éternel truquage. N’ont de chance d’en jouir que ceux qui ont pris conscience du jeu universel et choisi d’y entrer, afin d’inventer les moyens d’en sortir.
Louis Cattiaux, né à Valenciennes, est mort à Paris, en 1953, l’homme du Message Retrouvé. Livre II, verset 42. Colonne de gauche : « C’est au milieu de la corruption que la vérité apparaît clairement ». Colonne de droite : « La Sainte Mère brille au milieu des ténèbres du monde ».
La vérité de la sainte Mère, la sainte Mère de vérité a brillé pour Louis Cattiaux, elle brille à travers Le Message Retrouvé. Cet initié nous a laissé un livre d’initiation.
Dans la mouvance de Cattiaux, rédigée par ses disciples anciens et nouveaux, et publiant ça et là de ses inédits, l’excellente revue Le Fil d’Ariane, d’hermétisme chrétien, voire avant la lettre : Virgile, la Sybille, Platon en tête ; mais aussi de kabbale et de soufisme. Sans doute la meilleure revue aujourd’hui consacrée exclusivement à l'ésotérisme d’Occident.»

2002
Massimo Marra2002
« LE MESSAGE RETROUVÉ DE LOUIS CATTIAUX, L’HORLOGE DE DIEU
Lire de nos jours des pages qui témoignent d’une expérience spirituelle authentique est une chose des plus étonnantes et exceptionnelles qui puisse se présenter à la conscience intellectuelle ronronnante des temps modernes.
La chose devient particulièrement stupéfiante lorsque l’auteur et le texte –inconnu du grand public– semble en apparence échapper et contredire les codes d’expression bien établis et traditionnels, les formes connues et rassurantes qui permettent de reconnaître et de classer selon des grilles d’interprétation bien structurées –on pourrait peut-être mieux les définir comme des pièges– l’énième lieu commun masqué de vérité.
Celui qui voudrait approcher l’œuvre de l’alchimiste Louis Cattiaux, la tête farcie d’allusions embrouillées, caractéristique des ouvrages d’un certain hermétisme alchimique contemporain, se complaisant dans l’emploi d’argot technique et initiatique, bagages typiques d’une vaste pléthore d’alchimistes modernes ; ou partisan d’une voie manipulatoire qui serait en quête d’un texte riche d’instructions opératives tels qu’indications sur les temps, les températures et opérations diverses, serait bien déçu.
De même, que celui qui espérerait trouver dans les pages du Message Retrouvé, l'ixième exposition de la doctrine alchimique, fut-ce selon une méthode herméneutique que nous avons fini par prendre l’habitude de considérer, selon le point de vue, de l’occultisme, de la psychanalyse ou autre encore. Mais la désillusion la plus cuisante, serait probablement celle des bariolés cercles néo-païens, et plus précisément syncrétisme-magiques, qui se prêtent toujours à faire étalage d’hermétisme pour justifier les théories les plus fantaisiste et vaines sur l’homme et sur l’univers. Charles d’Hooghvorst nous parle de l’accueil, réservé par les milieux hermétistes, à l’œuvre de Cattiaux, lors de sa première parution, –probablement, avec son frère Emmanuel disparu depuis quelques années, le principal herméneute de l’œuvre de Cattiaux– dans les actes du Colloque Canseliet qui a eu lieu à Paris, en décembre 1999.
Charles d’Hooghvorst dit : « … même ceux qui y croyaient encore et qui pratiquaient l'alchimie, n'ont pas reconnu L. Cattiaux comme un des leurs. Ce livre est très beau, disaient-ils, en feuilletant le Message, mais il n'a rien à voir avec notre alchimie ; il n'y a là aucune recette pratique comme en enseignent nos maîtres. C'est un livre mystique parmi tant d'autres… Bref, Le Message Retrouvé, en un langage inhabituel, je veux dire, en un langage qui n'est pas celui qu'utilisent habituellement les maîtres de l'alchimie, langage que Cattiaux connaissait parfaitement pour avoir étudié les ouvrages des anciens maîtres, Le Message Retrouvé, dis-je, parle néanmoins à chaque page de leur fameuse matière, lumière de Nature, feu secret de l'oeuvre capable de dissoudre l'or vulgaire sans violence, de le faire germer, fructifier et multiplier…»
L’œuvre de l’hermétiste Louis Cattiaux est donc difficilement classable dans l’arsenal de la spiritualité contemporaine. Le langage de ses aphorismes se voile, à chaque page, de vêtements tantôt mystiques, philosophique ou alchimiques, sans jamais céder aux flatteries d’une homogénéité qui facilite la classification ou l’homologation.
Dans son compte rendu sur Le Message Retrouvé au moment de sa première publication en 1948, dans la revue « Les Études Traditionnelles », René Guénon en conseillait un mode de lecture semblable à celle qui était pratiquée parfois dans diverses traditions, pour interroger les textes sacrés : l’ouverture du livre au hasard au moyen d’un coupe-papier. C’est une excellente méthode pour saisir des messages, des analogies éclairantes et parfois cathartiques, des indications mystiques et existentielles. Saint Augustin, lors de sa conversion au christianisme, poussé par une voix intérieure, expérimente cette méthode avec la Bible. Nous n’avons pas la désinvolture guénoniène pour conseiller une approche semblable au lecteur italien du Message Retrouvé, cependant nous tenons particulièrement à signaler cette bienheureuse édition italienne : un des livres hermétiques les plus beaux et intéressants que nous ayons eu l’occasion de lire. Auparavant, nous ne connaissions pas l’œuvre de Cattiaux. Nous y avons trouvé une profondeur qui, vécue en affinité avec le texte, par le lecteur, peut réellement lui transmettre le sens profond d’une doctrine et d’une expérience spirituelle manifestement possédée et maîtrisée, et qui transcende la dimension purement intellectuelle.
Les aphorismes de Cattiaux, séparés en deux colonnes parallèles, se déroulent –probablement suivant une intention bien définie de l’auteur–, se fondent et s’alternent, laissant libre cours au lecteur de sauter d’une colonne à l’autre, d’un aphorisme à l’autre. Ces versets sont riches d’une profonde valeur spirituelle, telle que la littérature contemporaine nous en propose rarement.
Cattiaux est alchimiste per ignem, et il nous le communique avec des mots où une acuité du regard, un lyrisme et une maîtrise du symbolisme hermétique et alchimique, qui se fond avec un christianisme vibrant, et une conscience mystique qui, probablement, nous fournit au moins une clef pour situer Cattiaux et ses merveilleux aphorismes. Ce qui échappe souvent aux modernes épigones des anciens maîtres de l’Art Royal, est l’indispensable essence cosmogonique et cosmologique de l’alchimie. La nature de technè, d’un art voué à reproduire les lois de l’universel dans le particulier ; d’une magie tournée vers une imitation du moment créateur. De même l’officiant du rite, qui semble souvent reproduire avec des symboles et des actions la cosmogonie sacrée, l’ascète hermétique est tourné vers la création –ou peut-être vers la libération– d’une forme nouvelle de conscience corporelle, d’un enfant-roi qui renouvelle les racines même de l’être.
Voilà, du moins, ce que nous raconte la tradition enchantée, dans les délicates métaphores poétiques, dans les complexes instructions opératives, dans les obscures représentations symboliques. Mais la technè doit, forcément, comme pour chaque art traditionnel, être reliée à une métaphysique, à une source qui en constitue, en même temps, le but final, la réalisation accomplie. Comme pour une main qui fonctionne seulement lorsqu’elle est attachée à son bras, ou comme un robinet, dont la fonction trouve son sens seulement en relation avec le réseau qui l’alimente ; l’art sacré, par sa nature même, doit dépendre d’une métaphysique. Voilà pourquoi nous avons des alchimistes païens, chrétiens, juifs, musulmans, hindouistes. L’art sacré transforme et adapte son propre contenu universel aux traditions métaphysiques, a laquelle il se réfère, au moyen du langage symbolique de la nature et de ses lois. De cette façon, le langage de la technè évoque en soi le rôle qui lui est propre, dans le cadre d’une vision métaphysique accomplie qui dirige et détermine les opérations et les résultats.
Cattiaux donc, l’alchimiste Cattiaux, est résolument chrétien. Le Message Retrouvé rappelle irrésistiblement des pages enflammées et lapidaires de certains pères du désert, ou, plus précisément, les aphorismes lumineux du Pèlerin Chérubique de Sylésius. Voilà la comparaison qui probablement et celle qui s’approche le plus du style de Cattiaux. Comme dans Sylésius, le symbolisme alchimique est la métaphore privilégiée pour la description d’un chemin spirituel.
Ainsi, il est évident que le symbole et le rite chrétien, constituent la base et l’origine, dont réalisation christique en est la forme la plus parfaite, comme pour les textes d’alchimie d’Arnaud de Villeneuve, de Rupescissa et des plus sublimes pères de l’Art. Les deux colonnes qui contiennent les aphorismes, à droite et à gauche de la page, sont, comme nous le suggère Charles d’Hooghvorst, analogiquement en corrélation sur deux plans d’expression différents : la colonne de droite exprime les sens cosmogonique, mystique et initiatique ; celle de gauche les sens terrestre, moral et philosophique. Ceci, encore une fois, paraît en total harmonie avec les deux aspects de la révélation, l’exotérique et l’ésotérique, dont la parfaite et inséparable complémentarité réalisent l’accomplissement traditionnel du christianisme. Et, justement, en témoignage de cette inséparable complémentarité, et de cette inextricable identité, Cattiaux viole souvent la règle de base de la composition. Les deux colonnes unissent souvent leurs pensées, s’échangent les rôles, envahissent leurs domaines respectifs pour affirmer une fois de plus la densité et la richesse poétique débordant du message suprasensible.
Un texte d’une grande profondeur, en somme, qui restitue à la modernité le sens ultime et métaphysique d’une doctrine ancienne, indépendamment de la simple survie d’un langage symbolique traditionnel. Trop souvent dégradé par la vanité du jeu des identités mis en scène par des soi-disant initiés et prétendus adeptes, dont les textes, sentent rarement ce « parfum de vérité » que Lanza del Vasto, dans sa splendide préface au Message Retrouvé, perçoit exhaler des pages de Cattiaux. Et que dirions-nous de plus, que tout lecteur qui sache et veuille bien s’abandonner au jeu poétique et métaphysique des aphorismes de Cattiaux, ne manquera pas de le percevoir ».